5 voitures qui tirent à gauche

Lundi 29 avril 2019
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Concilier les actes à la parole n’est pas chose aisée quand on est de gauche et qu’on aime l’automobile. Voilà un paradoxe dont certains s’accommodent discrètement : de la Ferrari de Fabius à la Delahaye de Maurice Thorez, voici 5 voitures qui vous permettront de rouler “à gauche” sans avoir à vous justifier, d’autres l’ayant fait avant vous.

Ferrari 400i : le petit plaisir de Fabius

Laurent Fabius est issu d’une famille d’antiquaires à l’abri du besoin. Enfance dans le XVIème arrondissement, élève au Lycée Jeanson de Sailly, Sciences Po puis l’ENA, il n’a pas vraiment le profil du parfait gauchiste. Pourtant, en 1974, il adhère au Parti Socialiste et s’engage auprès du très bourgeois François Mitterrand. Conviction sincère ou opportunisme ? Nul ne le sait mais on n’efface pas si facilement une éducation et une façon de vivre.

Une fois haut fonctionnaire, Laurent Fabius bénéficie d’un confortable traitement comme auditeur au Conseil d’Etat puis maître des requêtes, pas assez cependant pour rouler en Ferrari : heureusement, la fortune familiale est importante, et Fabius peut malgré ses convictions de gauche s’offrir un Cheval Cabré. Son choix se porte sur une 400i, évolution de la 365 GT4, superbe coupé 2+2 équipé d’un V12 4,8 litres de 315 chevaux.

Nommé ministre du budget en 1981 à la faveur de la victoire de la gauche, il conserve sa prestigieuse automobile, mais prend soin de se montrer avec la 2CV Charleston de sa femme. Et s’il instaure l’impôt sur la fortune, il prend bien soin d’en écarter les oeuvres d’art, business principal de Fabius Frères. En revanche, nommé Premier Ministre en 1984, il juge plus prudent de se séparer de sa 400 bleue métallisée, la vendant discrètement… en Belgique.

La Renault 25 existait aussi en version limousine, fabriquée chez Heuliez.

Renault 25 : la gauche caviar

Etonnant comme une voiture peut incarner son époque. Alors que Mitterrand s’installe au pouvoir après sa victoire face à VGE le 7 mai 1981, une nouvelle ère s’ouvre. Jamais sous la Vème République la gauche n’avait conquis le pouvoir, autant dire que la bourgeoisie parisienne s’inquiétait au point d’imaginer les chars russes dans les rues de Paris.

Paradoxe de l’époque, la gauche au pouvoir n’est pas si « popu » que cela malgré quelques ministres communistes. De Mitterrand lui-même à ses ministres, Dumas ou Fabius, on a plutôt à faire à la bourgeoisie camouflée en défenseur du peuple et qui d’emblée adopte la Renault 25 comme il se doit : en carrosse. Adieu Giscard et sa 604 singeant les Mercedes, place à une étonnante 5 portes dont la voix métallique mais féminine vous assure que la porte est mal fermée. L’honneur était sauf : la Régie, nationale, porte

La version Baccara, apparue avec la 2ème série, proposait le grand luxe.

Dans ses finitions hautes et notamment en V6 (PRV évidemment) – ou pire, en limousine –, la 25 est bel est bien une bourgeoise, mais la pléthore de moteur allant jusqu’au 2 litres « Douvrin » de 103 chevaux en fait plus une familiale qu’un porte étendard de luxe. A l’époque, le monospace pointe tout juste son nez sous le nom d’Espace, et la grande berline sert encore de « déplaçoire » à marmaille.

Comment concilier engagement (à gauche) et désir de luxe ? Rouler en Renault 25. Comment emmener la famille à la plage sans aller jusqu’à la très catholique Peugeot 505 Break familiale ? Rouler en 25. Sur l’aire d’autoroute, à l’heure du pique-nique, chacun se toise et sait, rien qu’en regardant la voiture, qui de l’un ou de l’autre a voté à gauche. Monsieur peut reprendre le volant de sa Renault 25 la conscience tranquille : c’est un progressiste, lui.

Renault 19 Cabriolet : Jospin s’emballe à Ré

Après une abracadabrantesque dissolution de l’assemblée, Chirac élu sur un programme très progressiste doit cohabiter avec Lionel Jospin, trotskiste embourgeoisé. Qui est de droite ? Qui est de gauche. Alors que le président avait fait sensation avec une très « old school » Citroën CX Prestige, Yoyo (comme le surnommaient les Guignols de l’info) se fait brocarder par la presse de droite : il passe ses vacances sur l’île de Ré et s’est offert une Renault 19 Cabriolet.

Au moins aura-t-il eu la décence de choisir le losange, car l’idée qu’un premier ministre de gauche puisse avoir une vie de loisir et apprécier conduire les cheveux au vent passe mal. La 19 « cab » n’est pas si chère, même si son prix dépasse les 100 000 francs, mais pour le peuple de gauche, la pilule passe mal tandis que la droite s’en donne à cœur joie. Pourtant, le choix n’était pas idiot. La 19 est plutôt réussie, taillée pour conquérir l’Allemagne et marquant un net progrès de finition. Sa version cabriolet est d’ailleurs produite chez Karmann, poursuivant l’effort de Renault de travailler avec des artisans d’outre-Rhin (la Safrane Biturbo passait chez Hartge et Irmscher avant de revenir en France).

Que Lionel Jospin profite de ses vacances à Ars en Ré avec sa Renault 19 cabriolet n’était pas vraiment grave, mais en politique, l’image a son importance. L’homme de progrès se prenait en pleine poire les clichés : peut-on avoir été trotskiste et se pavaner avec Sylviane Agazinsky au volant d’une telle voiture ? Je vous laisse juge.

Citroën CX : Honecker avant Chirac

L’avantage avec la Citroën CX, c’est qu’elle vous permet de rouler « de droite comme de gauche » (est l’un des avantage de la suspension hydraulique ?). Jacques Chirac, homme de droite s’il en est malgré sa campagne très à gauche de 1995, s’offre son moment de gloire en CX. Mais avant lui, un homme on ne peut plus de gauche avait étrenné la belle aux chevrons comme voiture d’apparat : Erich Honecker.

On peut bien diriger un pays communiste et avoir besoin d’un peu de confort. En République Démocratique d’Allemagne (RDA), on n’a que des Trabant ou des Wartburg à offrir au glorieux président qui dirige le pays depuis 1976. Et monsieur, tout communiste qu’il soit, préfère la délicieuse suspension hydraulique aux tape-culs de son propre pays. Importer une Zil d’URSS, ou une Tatra 613 tchèque ? Hors de question, et pour l’homme fort est-allemand, la solution va venir de France… et de Suède !

Pour célébrer le cinquantenaire de la RDA en 1989, Erich Honecker va donc importer de France deux Citroën CX Prestige Turbo qu’il envoie en Suède, chez Nilsson, afin d’être rallongées. Satisfait de ses Citroën, le tout puissant président du Conseil d’Etat va même commander un troisième exemplaire rallongé, mais cette fois-ci au carrossier français Tissier. Cette CX ne sera jamais livrée à son sulfureux client, le mur étant tombé entre temps. Avec la libéralisation de l’Allemagne de l’est, on découvrira 13 Citroën CX Prestige ou Turbo à disposition de la Stasi, ainsi que des dizaines de BX et GSA motorisant les barbouzes est-allemand : la passion des chevrons se partage même en pays communiste.

Delahaye 180 : les folies du parti communiste français

En 1950, le PCF craint pour la sécurité de ses leaders Maurice Thorez et Jacques Duclos. Plutôt que de rouler comme les camarades en Renault 4CV, le comité central préfère investir chez la déclinante mais prestigieuse firme Delahaye : voilà comment deux Delahaye 180, passées ensuite chez Chapron pour une cure d’alourdissement (un blindage résistant aux balles, sauf celles de mitrailleuses précise le carrossier), intègrent le garage de la place du Colonel Fabien.

Evidemment, l’achat d’une telle berline de luxe qui, après passage chez Chapron, coûtait 7 fois le prix d’une Citroën 15-6 déjà haut de gamme, ne manqua pas de faire polémique : avec son 6 cylindres de 4,5 litres et ses 125 chevaux pour tirer 3 tonnes, ce n’était pourtant pas une bête de course, mais le décalage entre les actes et les discours fut une occasion en or pour ses adversaires de brocarder le Parti Communiste.

Pour justifier ce coûteux achat, les « camarades » n’hésitent pas à mettre en avant la sécurité de ses dirigeants, expliquant via l’Humanité que “les ouvriers savent bien qu’il existe en France, et notamment parmi les nervis du RPF, des tueurs prêts à toutes les besognes, et qu’ils ne veulent pas voir subir, à leur plus sûr défenseur, le sort de Jaurès”.

Lire aussi : 4 voitures qui tirent à droite.

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2 commentaires

Rodrigo

Le 30/04/2019 à 01:28

La R-25 a connu un debout catathrophique, pour finalement finir pour devenir fiable.
Tout comme Mitterrand!

FCM

Le 03/05/2019 à 11:06

Petite erreur, en 89, la RDA célèbre ses 40 ans, pas 50…

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