Andruet, Alpine : à jamais les premiers

Publié le mardi 14 janvier 2020.
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Il aura fallu patienter jusqu’en 1973 pour qu’un championnat du monde des rallyes soit enfin créé. Et cela valait le coup d’attendre, car cet avènement correspond précisément à l’apogée d’Alpine dans la discipline. Et un, et deux, et trois… Les Bleus réalisent un triplé lors du premier rendez-vous de la saison au Monte-Carlo, laissant loin derrière la concurrence étrangère. Ce résultat ne laisse pourtant rien soupçonner du suspens final d’un rallye à jamais marqué par l’exploit mémorable d’un pilote français : Jean-Claude Andruet.

Née en 1962, l’Alpine A110 correspond précisément à l’idée que son concepteur Jean Rédélé se fait d’une voiture à succès commercial et sportif : bon marché, légère et performante. Tout y est minimaliste. Pour tout châssis une poutre. Comme carrosserie, une coque en fibre de verre. Le moteur, un quatre cylindres issu des modèles Renault, revu et préparé par le sorcier Amédée Gordini. Avec ses 750 kg pour près de 200 ch dans sa version la plus performante (A110 1800 Gr IV), la Berlinette est plus agile que la Porsche 911, certes plus puissante, mais quasiment deux fois plus lourde. Son seul défaut : un porte-à-faux arrière très prononcé qui la rend survireuse… Mais, preuve que ce comportement ravit les pilotes amateurs et professionnels plus qu’il ne les handicape, les Alpine dominent les courses de côte régionales comme les grands rallyes internationaux.

À la conquête du monde

Chez Renault, on s’agace de voir qu’un artisan fabrique une voiture plus jolie et plus performante que celles de la Régie dont elle est issue. Puis, à l’agacement se substitue un réel enthousiasme qui se traduit par un soutien technique et financier de la petite marque désormais installée dans sa nouvelle usine de Dieppe. Bientôt, le grand constructeur fait peser tout son poids dans la balance pour obtenir des instances sportives internationales que soit créé, en 1973, un véritable championnat du monde. Le calendrier comporte treize épreuves, dix en Europe, deux en Afrique, une aux États-Unis. Pour y participer, le directeur sportif d’Alpine, Jacques Cheinisse, engage l’élite des pilotes français du moment : Andruet, Darniche, Nicolas, Piot, Ragnotti et Thérier. Jamais pareille équipe n’a été – et ne sera à nouveau – réunie. À leurs côtés, un seul étranger, le Suédois Ove Andersson. Le Monte-Carlo, première épreuve de la saison, s’annonce comme un choc de titans entre les Alpine A110, Datsun 240 Z, Fiat 124, Ford RS1600, Lancia Fulvia HF et Opel Commodore GS/E.

Le chaos dans Burzet

D’entrée, le rallye devient fou. Les conditions d’enneigement sont telles que les voitures des concurrents s’enlisent dans le col du Perty et se mêlent aux véhicules des spectateurs qui tentent d’échapper au piège de glace. La direction entretient le chaos général en mettant hors course 144 équipages bloqués alors que le délai d’usage privatif de la route arrive à son terme. Les communications entre l’avant et l’arrière de la caravane sont quasiment rompues. Dans cette confusion, on informe Andruet qu’il a pris du retard au général, alors qu’en réalité, c’est bien lui qui domine le rallye. Résultat, le Francilien attaque trop fort, sort de la route et perd une minute. Il repart, réalise deux scratchs consécutifs et, après une journée et une nuit en enfer, pointe en tête avec près de deux minutes d’avance sur Ove Anderson et plus de trois sur Jean-Pierre Nicolas. De retour à Monaco au petit matin, l’équipe Alpine a éliminé toute la concurrence. 



La Panique

Ce jeudi soir en principauté, Jacques Cheinisse fait passer ses consignes : pas de baston entre équipiers dans les sept dernières spéciales nocturnes. Les directives sont respectées lors du premier passage dans les trois spéciales au programme : col de la Madone, col de la Couillole, col du Turini. Dans la quatrième, Jean-Claude Andruet voit son rêve virer au cauchemar quand le pneu arrière gauche de son Alpine explose dans les premiers lacets du Turini. Dans un moment d’hésitation, le pilote dépasse la seule zone possible pour s’arrêter et remplacer la roue. Alors il continue pendant 18 km entre deux murs de neige. Il lâche la première place du classement et se retrouve au troisième rang à plus d’une minute d’Andersson, juste derrière Jean-Pierre Nicolas. À l’arrivée de la spéciale, il lâche : « Je suis maudit, je ne gagnerai jamais le Monte-Carlo ». Car Andruet, alias « La Panique », n’a qu’un point faible : il se décourage facilement.


Biche !

C’est là qu’une discrète jeune fille de vingt-quatre ans, étudiante en droit à Lyon, intervient. Elle se prénomme Michèle Petit, mais tout le monde l’appelle Biche. C’est la copilote d’Andruet. Elle le revigore calmement, lui fait croire tout est possible. Elle lui parle de gagner, lui ne cesse de grogner. Il accepte toutefois de repartir. À raison car, deuxième coup de théâtre, Andersson crève à son tour. Le col de la Madone, dernier secteur chronométré, sera le théâtre d’un duel de légende. Premier à en finir, Andersson pulvérise le précédent record de 40 secondes, en 15 min 23 sec. Tout le monde croit son chrono inaccessible. L’histoire raconte qu’en salle de presse, les journalistes français se disent que « c’est fini ». Mais quelques instants plus tard, Radio Monte-Carlo annonce Andruet en 15 min 11 sec. C’est lui qui remporte le rallye ! D’après les différents témoins, à commencer par Biche, il a piloté au-delà des limites de l’imaginable. C’est probablement l’un des plus grands moments de pilotage de l’histoire, mais hélas sans caméra embarquée pour en témoigner. Alpine rentre triomphalement dans la Principauté avec cinq Berlinettes aux six premières places.



Qu’en reste-t-il ?

Au total, 17 Berlinettes A110 1800 Gr IV ont été alignées par l’usine Alpine-Renault dans le championnat du monde 1973, avec sept victoires et un titre à la clé. Les cinq voitures du Monte-Carlo existent encore. Celle d’Andersson (châssis 18290), la seule ayant conservé sa carrosserie composite d’origine, a d’ailleurs été vendue 369.520 € lors du salon Rétromobile 2019. L’auto victorieuse d’Andruet (châssis 18291) est restée en Grèce aux mains d’un pilote amateur à l’issue du Rallye de l’Acropole 1973 et elle subsiste toujours dans ce pays avec une carte grise locale… Mais une autre voiture porte en France le même numéro de série. Alors méfiance, mieux vaut s’assurer des conseils d’un expert avant d’investir.

Texte : Julien Hergault.

Images : DR

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2 commentaires

Goods

Le 14/01/2020 à 23:00

144 équipages mis hors-courses pour cause de conditions météo, c’est fou !

Martin

Le 15/01/2020 à 13:54

Exellement résumé Julien jcM

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