Garage Marbeuf : cathédrale à la gloire de Citroën !

Publié le vendredi 11 mars 2016.
Mis à jour le mercredi 10 juillet 2019.
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L’une des choses qui me manquent le plus depuis que je ne suis plus parisien, après y avoir passé les 30 premières années de ma vie, c’est de me balader dans la capitale, au hasard des rues et des architectures, en me délectant d’y voir les traces d’un passé pas si lointain que cela. Si j’ai souvent pratiqué cette activité seul, j’aimais aussi la compagnie de mon père qui lui, pouvait se targuer d’être plus parisien que moi (il ne vivra finalement qu’une année hors de Paris, après 70 ans intra-muros), bien plus érudit (mais il savait l’être en toute discrétion) et surtout architecte de métier. Avouez que ces trois qualités étaient bien utiles pour connaître et découvrir une capitale que le progrès a souvent modifié tout en préservant quelques traces aux amateurs du genre (comme moi et vous peut-être).

Une vue du Garage Marbeuf
Une vue du Garage Marbeuf

C’est grâce à lui que j’ai découvert l’histoire d’un bien curieux immeuble que je connaissais déjà bien pour y avoir vu des films dans les années 80, où dansé dans les années 2000 ! Il s’agit du 32-34 rue Marbeuf, dans le 8ème arrondissement. Difficile aujourd’hui de s’imaginer ce qu’avait pu être jusqu’à sa transformation en 1952 ce superbe immeuble construit en 1928 par l’architecte Albert Laprade. Aujourd’hui, sa façade, par un nouveau travail des surfaces de pierres et de vitres, a perdu ce qui en faisait la particularité et la splendeur, tandis que l’utilité commerciale a elle aussi changé : aujourd’hui bureaux, parkings et clubs branchés, hier concession Citroën et cinéma le Marbeuf !

Le Garage Maryland Alfa Romeo construit juste à côté en 1927 par Mallet-Stevens ! Quelle rue !
Le Garage Maryland Alfa Romeo construit juste à côté en 1927 par Mallet-Stevens ! Quelle rue !

Mais revenons dans les années 20, avant que la crise de 29 ne chamboule tout. La guerre terminée, la France entre dans une période de croissance et de prospérité, doublée d’une envie de faire la fête : ce sont les années folles, durant laquelle l’automobile connaîtra une croissance sans précédent. Aujourd’hui, on investit dans le web et les nouvelles technologies, mais à l’époque, l’industrie nouvelle et prometteuse, c’était l’automobile en général, et Citroën en particulier, emmenée par son flamboyant patron André !

L'intérieur "théatral" du Garage Marbeuf
L’intérieur « théatral » du Garage Marbeuf

Maurice Bunau-Varilla fait parti de ces investisseurs qui croient en l’avenir et qui investissent. Avec son frère Philippe, ingénieur qui avait travaillé avec Lesseps au projet du canal de Panama, ils rachètent de nombreuses part (un peu forcés, puisqu’ils avaient bien profité du scandale) de la Société Nouvelle du Canal de Panama, née après le scandale éponyme et propriétaire des concessions territoriales. Opportunément, c’est Philippe qui sera nommé ministre plénipotentiaire par la France pour négocier la vente des concessions aux américains qui finiront le boulot : autant dire qu’ils s’en mirent plein les fouilles (enfin l’affaire est plus complexe que cela, il faudrait un livre rien que sur la façon du les Bunau-Varilla ont fait fortune) !

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Avec cet argent, Maurice Bunau-Varilla va investir dans les médias, devenant l’actionnaire principal du quotidien Le Matin ! Il sera de ceux qui croiront en André Citroën, lui prêtant de l’argent voire devenant actionnaires des Automobiles Citroën. Le patron visionnaire savait remercier ses amis, et certains reçurent en cadeau des « droits de concession » (décidément c’est une habitude pour Bunau-Varilla) une fois l’entreprise bien lancée. C’est ainsi que Bunau-Varilla se voit offrir la possibilité d’ouvrir une concession Citroën dans le prestigieux quartier des champs Elysées, là où tout le monde doit être pour vendre des voitures.

Marbeuf 07 Nuancier DS

Il jette son dévolu sur la rue Marbeuf. Alfa Romeo y a ouvert une concession au 36 en 1925, et vient de la faire reconstruire en 1927 par l’architecte Mallet-Stevens dans un style tout à fait représentatif de l’époque (j’adore cet architecte d’ailleurs, soit dit en passant). Bunau-Varilla lui va faire construire la sienne par Laprade, associé avec l’architecte suisse Louis-Emile Bazin, au 32-34, encore plus écrasante, et surtout encore plus majestueuse. Une concession à l’époque, c’est aussi de la publicité urbaine. Il faut que ça claque, que ça impressionne, et qu’on puisse voir les voitures.

Marbeuf 08

C’est ainsi que les deux compères vont créer une façade monumentale, mêlant la pierre massive sur les côtés, et le verre léger et aérien au centre, pour créer une véritable salle d’exposition automobile sur dix étages (le garage Marbeuf se verra souvent appelé : « le garage aux dix étages »), et disposant sur le toit d’une immense terrasse accessible en automobile. Les automobiles sont disposés comme au théatre, aux balcons, et de la rue comme du hall, le visiteur peut admirer l’ensemble des productions André Citroën.

On aperçoit ici le cinéma Le Marbeuf
On aperçoit ici le cinéma Le Marbeuf (droits réservés www.occupation-de-paris.com)

La construction sera terminée en 1929 : pas la meilleure année pour ouvrir un tel garage. D’ailleurs, petit à petit, les affaires de Bunau-Varilla périciliteront (tout comme celles de Citroën, qui fera faillite en 1934, laissant la main à Michelin) au même rythme que les ventes du quotidien Le Matin plongeront (de 1,6 millions d’exemplaires en 1919, le quotidien passera à 320 000 en 1919). En 1934 d’ailleurs, pour rentabiliser le garage, les sous-sols sont réaménagés en… cinéma, Le Marbeuf, grâce à l’architecte Marcel Taverney. C’est dans cette salle que mourut Boris Vian en 1959 lors de la projection de « j’irai cracher sur vos tombes », cruelle ironie lui qui adorait les bagnoles (lire aussi : La Brasier Torpedo de Boris Vian).

L'occupant pose devant le Marbeuf, fièrement !
L’occupant pose devant le Marbeuf, fièrement ! (droits réservés: www.occupation-de-paris.com)

Avec la guerre, l’activité du garage s’arrête, tandis que les allemands font les malins devant ce chef-d’oeuvre de l’ancienne puissance automobile française, tandis que le Marbeuf tente tant bien que mal de survivre. Maurice Bunau-Varilla, lui, va s’engager… dans la collaboration avec son journal de plus en plus ouvertement anti-sémite et pro-allemand. Si Maurice meurt le 1er août 1944, son fils et associé, Guy, se retrouve condamné aux travaux forcés à perpétuité !

L'immeuble beaucoup plus anonyme aujourd'hui, a perdu ses parkings !
L’immeuble beaucoup plus anonyme aujourd’hui, a perdu ses parkings !

C’est en 1952 que l’immeuble cathédrale du 32-34 rue Marbeuf est totalement réhabilité. Si le cinéma reste au sous-sol, le reste est totalement rénové, réorganisé, mélange de bureaux et de parking. Le Marbeuf disparaîtra dans les années 80, laissant la place à un restaurant, puis… à des boîtes de nuit. Aujourd’hui, d’un côté, au 34, on trouve un ensemble de salles à louer pour tout événement (et à l’architecture encore splendide datant du cinéma le Marbeuf, mais restaurée) Le Pavillon Champs Elysées, tandis qu’au 32, on trouve aujourd’hui le club électro le Zig Zag. Pour l’anecdote le club appartient au Groupe Noctis, présidé par Laurent de Gourcuff… avec qui j’étais au lycée. La boucle est bouclée.

Le C42 paraît presque petit à côté de l’ancien Garage Marbeuf

Ce qu’il reste aujourd’hui du Garage Marbeuf, ce sont surtout les souvenirs d’une autre époque, où les concessionnaires rivalisaient d’audace en créant de véritables cathédrales tandis qu’aujourd’hui, les concessions se tassent aux bords des nationales ou dans les zones d’activité, laissant au constructeur la lourde de tâche du prestige, avec moins de grandeur : le Garage Marbeuf n’a rien à envier au C42 de Citroën, qui lui, n’a rien inventé, et a finit par disparaître lui aussi dernièrement.

Crédit iconographique:

© Centre historique des Archives nationales – Atelier de photographie

Nuancier DS: http://www.nuancierds.fr/

Occupations de Paris.com: http://www.occupation-de-paris.com/

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24 commentaires

Rubinho

Le 11/03/2016 à 18:16

Autre garage historique Citroën classé monument historique et emblème de l art devo lui aussi, l ex succursale de la rue de Marseille à Lyon, transformée en bureau je crois maintenant .

Paul

Le 11/03/2016 à 18:52

Oui j’y viendrai, mais disons qu’il est plus « connu » 😉

Amok

Le 11/03/2016 à 22:00

Très bon papier.
J’espère que c’est le début d’une longue série…

Nato

Le 11/03/2016 à 22:05

Article tres interessant, mais attention; c’est le C42 et non le C44 😉

Paul

Le 11/03/2016 à 22:44

Etonnant comme les choses ne veulent pas rentrer: je m’étais déjà gourré en cherchant sur google des infos sur le C42, histoire d’en savoir plus, m’escrimant en tapant C44… Et me disant que je me referai plus avoir… et paf, je fais deux fois la bourde dans le papier !!! Quand ça veut pas ça veut pas ahahah 😉

corsaire

Le 11/03/2016 à 22:14

Le RDC de la Succursale de Lyon avec notamment son escalier, reste affecté au hall d’exposition de Citroen et de Peugeot. Très belle réhabilitation du bâtiment.

Gérald

Le 11/03/2016 à 22:30

Cela fait quelques jours que je découvre Boitier rouge, par un lien hasardeux avec P.O.A et je suis complètement dingue des articles; alfa brésiliennes, caisses russes improbables, histoires d’usines, tout me plait ! Et là un article sur les concessions des années folles c’est vraiment différent de tout ce que l’on peut lire ailleurs… Bref j’ai de la lecture à rattraper, félicitations et merci !
Je pense que je vais devenir bientôt un petit donateur !

Paul

Le 11/03/2016 à 22:43

Voilà qui fait plaisir, mais bon, il y a un certain nombre de points communs entre POA et BR, sans pour autant faire la même chose, ceci expliquant cela (et Renaud et moi nous entendons très bien… Quant à la série: c’est oui elle continuera !

Denis the Pest

Le 11/03/2016 à 23:38

Je crois qu’il y a une belle succursale du côté de la Place de l4europe à Paris, mais je me trompe peut être?

Paul

Le 11/03/2016 à 23:42

non non, il y avait bien une succursale Citroën collée aux voies, … Actuellement si ma mémoire est bonne c’est la Poste qui y a des locaux (mais je ne suis plus sûr de mon coup)

Rubinho

Le 12/03/2016 à 16:37

C est tout à fait ca, c est la poste maintenant. Reste une succ Citroën non loin, rue de consantinople, mais sans intérêt architectural

Nico

Le 11/04/2017 à 08:45

…et qui elle vient de cloturer ses portes….c est plus c’ que c etait ma pauv’ dame !!

Malo

Le 12/03/2016 à 10:24

Cet article est FABULEUX, a la hauteur de ce garage! Il y avais un superbe garage art déco près de chez moi mais il a été transformé en maison de retraite… Je me demande a quand l’article sur le garage Javel a Tokyo…
Ces temps ci BR est fantastique: des articles sur des garages, sur des PDG, le retour de la rubrique insolites, la rubrique Trajectoires est géniale, bref que des louanges car BR se bonifie et longue vie a BR !

Paul

Le 12/03/2016 à 14:24

Malo, ton commentaire me fait chaud au coeur… J’essaie effectivement de faire un site qui me ressemble, avec un minimum de sérieux, mais susceptible de plaire au plus grand nombre… avec aussi l’idée que l’automobile n’est pas une occupation de beauf, mais qu’elle fait bel et bien partie de notre imaginaire collectif, de notre culture, et de notre histoire… tout en prenant plaisir à conduire… Quadrature du cercle ahahah !

Nabuchodonosor

Le 12/03/2016 à 12:00

Robert Mallet-Stevens c’était du lourd !
En parlant d’archis, j’en reviens au C42 dessiné et conçu par la très talentueuse Manuelle Gautrand, avec sa façade de verre aux angles saillants évoquant une envolée de chevrons (concours de 2002), tant le dessein apparait prémonitoire aux vues des évolutions, des contorsions et des questionnements de la maison de Javel depuis lors…

Wolfgang

Le 12/03/2016 à 14:18

Une maison Mallet Stevens et quelques Bugatti ou Hispano dans le garage, c’est probablement ce que je m’offrirais si je gagnais à l’Euromillions…

Paul

Le 12/03/2016 à 14:23

Je valide tes choix… Mallet Stevens: un de mes archis préférés… D’ailleurs j’avais des amis qui habitaient dans un superbe immeuble construit par lui… rue Mallet Stevens, dans le 16°, ça ne s’invente pas ahahah… L’appart’ était génial !

Eric E

Le 12/03/2016 à 19:06

Merci pour ce sympathique et original sujet, Paul !

Paul

Le 12/03/2016 à 19:11

Après le passé, l’avenir… à nous les Lexus et la « chaleur » du Luberon en plein cagnard du mois.. de mars 😉

Mnbee

Le 13/03/2016 à 20:04

Bravo Paul pour ce ton …

Je suis berrichon/saabiste sur Lille et il y a la villa cavrois sur Croix de cet architecte !

C’est quand tu veux…

Continue surtout car je suis Fan !

Saabement votre !

Mnbee from LFLX

Paul

Le 13/03/2016 à 20:22

merci à toi 😉

Benjamin C

Le 15/03/2016 à 10:13

Passionnant. Voyant les tacots garés dans la rue, devant cette façade, l’espace d’un instant, j’ai trouvé ça totalement anachronique, alors que ça ne l’était pas…

Greg

Le 15/03/2016 à 10:30

Excellent, merci pour ce bon papier!
Comme beaucoup, je suis assez fana de Citroën et j’ai su que ce garage avait existé, mais où???
Lors de ma dernière visite à Paris, je suis passé à proximité… sans le savoir.
J’ai quand même entraîné femme et enfant au C42 et ils ont apprécié la visite!
Je n’ai pas poussé le bouchon jusqu’à les emmener rue du Théatre, à la recherche dans anciens bureaux d’étude…
La vue du ballon captif suffisait déjà à situer et évoquer l’usine du « Quai de Javel ».

c_l_a_p_i_c_o

Le 27/03/2019 à 06:31

Citroën
À la porte des maisons closes C’est une petite lueur qui luit… Mais sur Paris endormi, une grande lumière s’étale : Une grande lumière grimpe sur la tour, Une lumière toute crue. C’est la lanterne du bordel capitaliste, Avec le nom du tôlier qui brille dans la nuit.
Citroën ! Citroën !
Lanterne du bordel capitaliste, 1933
C’est le nom d’un petit homme, Un petit homme avec des chiffres dans la tête, Un petit homme avec un sale regard derrière son lorgnon, Un petit homme qui ne connaît qu’une seule chanson, Toujours la même.
Bénéfices nets… Millions… Millions…
Une chanson avec des chiffres qui tournent en rond, 500 voitures, 600 voitures par jour. Trottinettes, caravanes, expéditions, auto-chenilles, camions…
Bénéfices nets… Millions… Millions…Citron… Citron
Et le voilà qui se promène à Deauville, Le voilà à Cannes qui sort du Casino
Le voilà à Nice qui fait le beau Sur la promenade des Anglais avec un petit veston clair, Beau temps aujourd’hui ! le voilà qui se promène qui prend l’air.
Il prend l’air des ouvriers, il leur prend l’air, le temps, la vie Et quand il y en a un qui crache ses poumons dans l’atelier, Ses poumons abîmés par le sable et les acides, il lui refuse Une bouteille de lait. Qu’est-ce que ça peut bien lui foutre, Une bouteille de lait ? Il n’est pas laitier… Il est Citroën.
Il a son nom sur la tour, il a des colonels sous ses ordres. Des colonels gratte-papier, garde-chiourme, espions. Des journalistes mangent dans sa main. Le préfet de police rampe sous son paillasson.
Citron ?… Citron ?… Millions… Millions…
Et si le chiffre d’affaires vient à baisser, pour que malgré tout Les bénéfices ne diminuent pas, il suffit d’augmenter la cadence et de Baisser les salaires des ouvriers
Baisser les salaires
Mais ceux qu’on a trop longtemps tondus en caniches, Ceux-là gardent encore une mâchoire de loup Pour mordre, pour se défendre, pour attaquer, Pour faire la grève… La grève…
Vive la grève !
Jacques Prévert

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