Jacques Martin, Lefranc, et l’amour de l’automobile

Publié le samedi 5 novembre 2016.
Mis à jour le vendredi 5 avril 2019.
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C’est un peu par hasard si j’écris ces quelques lignes ce matin. Hier soir, pour m’endormir, j’avais décidé de relire une vieille BD, « Le Mystère Borg », une aventure du reporter Guy Lefranc dessinée par Jacques Martin (le dessinateur, pas le présentateur télé hein!). Pour tout dire, cet album, je le connais pas cœur, comme toutes les premières aventures de ce clone d’Alix transposé au 20ème siècle, mais cela fait toujours plaisir de se retrouver plongé dans les mêmes joies que lorsqu’on était petit garçon. Lefranc faisait partie, comme Tintin, ou Blake et Mortimer, de la collection de BD de mon oncle entreposé dans la maison familiale. En lisant les premières pages et cette scène fabuleuse d’une Jaguar Mk2 doublant l’Alfa Romeo de Lefranc sur des routes enneigées, j’ai compris que sans doute ma culture automobile s’était transmise aussi par le 9ème art.

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Voilà pourquoi ce matin, je vous parle de Jacques Martin. Si sa passion pour l’antiquité lui fera se consacrer beaucoup plus à sa série phare, Alix, qu’à Lefranc, créé un peu par hasard, et prévu pour n’être qu’un « one shot » avec « La Grande Menace », il cultivait aussi deux autres passions plus modernes : l’automobile et l’aéronautique (ironie de l’histoire, Jacques Martin travaillera pendant la guerre, dans le cadre du STO, dans les usines Messerschmitt). En 1948, il créé le personnage d’Alix qu’il fait paraître en feuilleton dans le Journal de Tintin, mais propose aussi à la rédaction de s’occuper de la rubrique « auto » et « avion » du journal.

C'est la Giulietta Sprint Veloce d'Hergè (à droite) qui inspirera Jacques Martin (à gauche) pour l'Alfa de Lefranc
C’est la Giulietta Sprint Veloce d’Hergè (à droite) qui inspirera Jacques Martin (à gauche) pour l’Alfa de Lefranc

Voilà comment de 1948 à 1953, Jacques Martin va devenir une sorte de journaliste automobile pour enfants en croquant voitures ou avions sous tous les angles, préfigurant les célèbres Chroniques de Starter dessinées par Franquin à partir de 1956 dans le journal Spirou (puis Jidéhem), et contribuant à façonner la culture automobile de milliers de petits français. En 1952, il publie « La Grande Menace » dans les pages du Journal de Tintin : on y retrouve sa passion des voitures, mais aussi des avions. Lefranc, très dans l’air du temps, conduit alors une Simca Aronde.

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C’est à la demande de l’éditeur, et devant le succès de ce premier opus, que Jacques Martin va transformer Lefranc en une série à succès, mais il faudra attendre 1959 pour retrouver le sympathique reporter du journal « Le Globe » dans l’Ouragan de Feu. Lefranc y troque d’ailleurs son Aronde pour une Alfa Romeo Giulietta Sprint Veloce… qui n’est autre que celle d’Hergé que Jacques Martin avait croqué. Car depuis 1953, il fait désormais partie des Studios Hergé avec la charge de dessiner notamment les automobiles des albums de Tintin, ainsi que les avions (il laissera ce domaine par la suite à Roger Leloup, qui créera le fabuleux Carreidas 160).

Les décors servent aussi à mettre en scène d'autres automobiles, comme ici dans "L'Ouragan de Feu"
Les décors servent aussi à mettre en scène d’autres automobiles, comme ici dans « L’Ouragan de Feu »

Le premier album sur lequel travaillera Martin sera «l’Affaire Tournesol ». Au fil des pages on y découvre une ambiance automobile jamais atteinte chez Tintin : circulation, courses poursuites et queues de poisson, voire même création de voitures imaginaires. Car si Jacques Martin est pointilleux sur les détails (avec une parfaite Lancia Aurelia B20 conduite par un chauffard italien), il n’hésite pas, pour les besoins de l’histoire, à créer de toute pièce une nouvelle voiture. Si la marque n’est pas citée, ce cabriolet jaune dont la calandre s’orne des moustaches du Maréchal Plekszy-Gladz s’inspire de Facel Vega, Chevrolet et Mercedes pour un résultat très réaliste.

En haut, la Lancia Aurelia B20, et en bas le cabriolet Bordure de "l'affaire Tournesol"
En haut, la Lancia Aurelia B20, et en bas le cabriolet Bordure de « l’affaire Tournesol »

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Dès lors, toutes les voitures des aventures de Tintin seront dessinées par Jacques Martin. D’ailleurs, c’est la lourde charge de travail avec Hergé et la parutions des albums d’Alix qui freinent Lefranc. Il faudra 6 ans pour que « l’Ouragan de Feu » sorte enfin dans le Journal de Tintin… Dans cet album, on peut y voir le souci de l’exactitude qui caractérise Martin, notamment dans le traitement de la Facel-Vega des « méchants ».

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Avec le « Mystère Borg » paru en 1964, l’automobile conserve son caractère central avec cette première scène dont je vous parlais en début d’article. Là encore, les véhicules sont précis, fidèles à leurs modèles, et saisissant de réalisme en pleine action : on se surprend à serrer les dents au passage de la Jaguar Mk2 sur cette route enneigée. Lorsque « le Repaire du Loup » apparaît en 1970, Jacques Martin ne se contente plus que d’écrire le scénario, laissant le dessin à Bod de Moor et Roger Leloup, mais les bases de Lefranc sont jetées : l’automobile doit y jouer un rôle central que tous les dessinateurs par la suite (notamment Gilles Chaillet, qui reprendra si bien le « style » Martin à son compte) devront respecter. Lefranc va alors, dans les années 70, troquer son Alfa pour un Range Rover bien dans son époque.

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Pendant ce temps, Jacques Martin aura participé aux fameux Chromos Hergé, pour une histoire de l’aviation, de l’automobile ou de la Marine que bien des enfants (dont moi) admireront avec plaisir. Jacques Martin s’en donne à cœur joie, particulièrement pour les avions, mais aussi bien sûr pour les automobiles. C’est lui qui dessine chacun des modèles, tandis qu’Hergé s’occupe du personnage, le plus souvent Tintin, dans le costume adéquat. Jacques Martin travaillera jusqu’à la fin avec Hergé, en 1972, puis se consacrera à ses propres activités : Alix, supervision des albums de Lefranc, ou création d’autres séries (Jhen notamment). Atteint d’une maladie lui faisait progressivement perdre la vue, il ne s’occupe plus que des scénarios à partir de 1992, abandonnant le dessin. Il mourra en 2010, à 88 ans, après la publication de près de 120 albums.

 

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20 commentaires

cyrille

Le 05/11/2016 à 11:57

Tout pareil que le chef !

Dommage, la qualité a bien chuté depuis un certain nombre d’albums déjà.
Dessins mauvais ou histoire pas terrible, quand ce n’est pas les 2 sur une même aventure, il n’y a pas beaucoup d’albums récents qui soient au niveau, à mes yeux.

De mémoire ca a commencé à décliner avec l’album « la camarilla » et cette eb110 si mal dessinée..

Mais que j’adore cette Alfa Giulietta !

Paul

Le 05/11/2016 à 12:05

Oui je suis assez d’accord, c’est pourquoi je n’ai pas trop parlé des albums suivant… Pour moi, le dernier « bon » Lefranc est l’étrange album « l’Apocalyse » dans lequel on peut voir de belles Mercedes Classe E

J2M

Le 05/11/2016 à 12:06

Bravo pour ce papier original, belle synthèse qui n’avait probablement jamais été faite.
Et bel hommage à des dessinateurs qui nous permettent encore de nous évader pour trois fois rien !
Un petit rapprochement en forme de clin d’œil : Simca avait fait une présérie d’Aronde (dite Aronde « Bacalan ») avec une calandre en forme de moustaches, qui m’a toujours fait penser à un dessin de Jacques Martin (les voitures du Sceptre d’Ottokar, comme illustré ci-dessus).
Et puis Bacalan, parce que c’est sur ces quais de Bordeaux que cette présérie sans lendemain fut stockée discrètement avant d’être expédiée, je crois, à l’Est. Mais aussi parce que cette zone portuaire est vraiment en train de changer de destination et d’aspect, à trois kilomètres de là où je vous écris, Ce matin, avec la brume fluviale de novembre sur Bordeaux, c’est le moment de rouvrir cet album. On s’y croirait !
PS : Je ne sais plus si elle a été chroniquée dans ces colonnes, d’ailleurs.

Paul

Le 05/11/2016 à 12:08

Je n’ai pas encore traité l’Aronde, et cette histoire de « Bacalan » m’intrigue… merci pour l’info je vais m’y coller bientôt 😉

Germain

Le 05/11/2016 à 13:09

Il parle de la préserie de la p60, en fait la production avait commencée avant que le design ne soit totalement validé et elle n’a pas plu aux dirigeants qui ont voulu changer la forme de l’arrière du toit pour faire une sorte de casquette de lunette arrière, ainsi que les pares chocs à moustaches.
De ce que je sais ces modèles batards ont soit été vendu à de proches collaborateurs soit expédiés (en Inde je crois), ils étaient tous noirs avec les enjoliveurs de phares peints ton caisse (ça peux t’aider à retrouver les photos)

Jota

Le 05/11/2016 à 14:38

Excellente anecdote!
Concernant l’Alfa de Lefranc il precise dans le même album je crois qu’elle a une préparation Conrero (l’équivalent d’un Ferry, Autobleu ou Abarth à l’époque) ce qui en dit long sur la connaissance de la culture automobile de son dessinateur. Il me semble avoir lu que Hergé était un grand amateur de voitures aussi. Le cabrio de l’affaire Tournesol était très sympa, assez italien dans le dessin.

Paul

Le 05/11/2016 à 14:41

Martin, Hergé, Tillieux, Jidéhem, Franquin, que des grands malades de bagnoles… je compte parler d’ailleurs prochainement de Tillieux et Gil Jourdan dans la même veine… 😉

Denis the Pest

Le 05/11/2016 à 13:32

les arondes « bataclan » ont été vendues en Tchécoslovaquie où beaucoup ont servi de taxi.
moi aussi j’ai pris la passion de l’automobile à travers les BD, mon oncle qui dessinait…des automobiles pour Pilote recevait toutes les BD dont tu parles plus haut et que je m’empressais de dévorer!
moi aussi je trouve que la qualité du graphisme a bien faibli!

Spaleto

Le 05/11/2016 à 13:48

Tout à fait, la Jaguar verte de Borg avec des plaques lucernoises faisait rêver dans la scène de la poursuite du Mystère Borg, de même que la Fiat poursuivie que j’ai découverte grâce à cet album. Il y avait aussi une autre aventure en montagne, Le repaire du loup. Les dessins de la Grande menace sont en revanche moins aboutis mais dans l’ensemble, la série est un régal. Merci pour ce bel article.

Paul

Le 05/11/2016 à 14:13

Oui le Repaire du Loup est un bel album, moins « redresseur de tort », plus dans l’enquête et la contemplation… Tout en conservant des phases d’action… On sent tout le bonheur de Martin devant les montagnes, et les excellents dessins de Bob de Moor (qu’on ne présente plus) et Roger Leloup… sans compter quelque sbagnoles (dont une Méhari)

Nabuchodonosor

Le 05/11/2016 à 17:45

Parmi tous ces merveilleux créateurs, n’oubliez pas le talent de Jean Graton dont les évolutions approximatives de Vaillantes emplissaient les marges de mes cahiers à spirales au grand désarroi de mes professeurs !
🙂

Paul

Le 05/11/2016 à 20:21

rassure toi, je n’oublie pas Jean Graton.. tape Vaillante ou Vaillant dans le moteur de recherche 😉

Nabuchodonosor

Le 06/11/2016 à 11:48

Merci Paul pour ces dessins de Vaillante qui ont largement contribué à nourrir l’imaginaire fertile du gringalet boutonneux que je fus et qui regrette aujourd’hui, dans son zapping quotidien en quête d’actus fraîches sur le ouèbe, de ne pas fouiller plus souvent dans les pages BR pourtant si riches…

pipo

Le 05/11/2016 à 18:57

Merci Paul pour cette article car je ne connaissais pas cette série LEFRANC. Je suis passionné d’automobile et de BD et j’habite Angoulême, un hasard heureux !
Bien sûre tous le monde connait Michel VAILLANT, mais je ne suis pas fan de la nouvelle série.
Par contre, les éditions Paquet on une collection CALANDRE (voir aussi COCKPIT pour l’aviation) très intéressante (http://www.paquet.li/bd/catalogue/2). Chez Dargaud, Marvano nous a offert Grand-Prix. Alors que chez Glenat, noua avons l’histoire de Chapman , des 24 heures du mans, Alpine, … (http://www.glenatbd.com/bd/chapman-tome-1-9782723484305.htm). Bref, pour les amateur de BD et d’automobile , y’a de très bons albums.

Paul

Le 05/11/2016 à 20:23

IL ya d’autres trucs à découvrir.. tape BD dans le moteur de recherche de BR!

Wolfgang

Le 05/11/2016 à 22:59

Dans le genre bd sympa avec belles bagnoles, outre Tintin déjà évoqué, il y a aussi Harry Dickson et Gilles Jourdan.
Encore mieux que Lefranc à mon goût.
Et puis j’ai un faible pour la beauté de Georgette Cuvellier et l’humour con de Libellule.

Paul

Le 05/11/2016 à 23:11

Tillieux et Gil Jourdan feront l’objet d’u reportage prochainement 😉

Wolfgang

Le 06/11/2016 à 01:39

Oublie pas de te pencher sur le Harry Dickson de Zanon.
C’est une super bd et il y a de la caisse dès la couverture du tome 1 « la bande de l’araignée » ! Si tu ne connais pas, tu vas adorer.

Wolfgang

Le 06/11/2016 à 01:40

Sinon dans Ric Hochet, y a un peu de bagnole sympa aussi. Mais plus courantes…

Charly Ajello

Le 22/02/2018 à 15:36

N’oublions quand même pas Hergé dans tout ça, qui avait lui-même une Lancia Aurelia B20, et qui a dù fortement l’influencer dans l’affaire tournesol……..car pour calquer le tableau de bord de l’Aurelia, fallait bien la connaître !

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