La Croatie, l’encre de seiche, la Yugo et Svetlana

Samedi 10 décembre 2016
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Si j’ai, en 16 ans de carrière de commercial et quelques années de concerts parcouru à peu près tout ce que l’hexagone compte de départementales , nationales et autoroutes , j’avoue je n’ai pas voyagé à l’étranger autant que mon esprit nomade l’aurait voulu. Quand Paul m’a appelé pour me demander « un road trip en Croatie avec moi ça te dit ? » il connaissait sûrement déjà la réponse. Allez savoir pourquoi j’ai toujours eu une fascination pour les pays de l’est, leur côté « force et robustesse », leur production automobile et leur population féminine.

C’est donc remonté comme une pendule gavée au Redbull que je monte dans le premier train du matin partant de ma chère Normandie en direction de Paris. Celui qui part parfois à l’heure et arrive invariablement en retard. Après un Trajet en RER B effectué debout et facturé au prix d’un bon resto j’arrive enfin au terminal des vols cheap, le fameux terminal 3 de Roissy CDG. Je me moque mais j’adore cet endroit. Je suis fasciné depuis toujours par ce hall sans âme d’allers et venus. Je suis capable de rester assis des heures en regardant les voyageurs. Où va cet homme avec son sac? Qu’est ce que se disent les amoureux qui s’embrassent devant le checking d’embarquement ? pourquoi les douaniers arrêtent et fouillent ce mec et laissent passer les autres ? Y’a vraiment des gens qui montent dans des avions dont on n’arrive pas à lire le nom de la Compagnie ? Certes au terminal 3 il manque ces tableaux géants indiquant des centaines de départs aux 4 coins du monde, synonymes de destinations de rêve et d’activité frénétique. Ici ils sont remplacés par un petit écran télé. Nous ne sommes pas nombreux ce matin à attendre notre vol privé ou à descendre de notre vol charter d’une compagnie au nom improbable.

Dans les aéroports il y a ces boutiques duty Free. Des camions de cartouches de clopes, les chocolats Toblerone, cette odeur de parfumerie, les affiches Chanel numéro 5. Les magasins ça me gonfle en temps normal mais ici j’ai envie de tout regarder. Dans les boutiques duty Free y’a toujours un mec qui dit « c’est moins cher » ou encore « je vais pas l’acheter ici je vais attendre d’être au Maroc je suis pas con ». J’adore les phrases définitives des acheteurs de duty Free. Ce matin je ne m’attarderai pas à feuilleter tous les magazines auto du Relay avant d’en choisir un ou deux pour le voyage comme j’en ai l’habitude. Magazines que je ne lirai qu’à mon retour tant les voyages presse sont intenses et ne laissent que peu de place au farniente. En effet il y en a un qui est en train de m’attendre. Sagement assis sur un de ces sièges bleus qu’on ne trouve que dans les aéroports, mon Paulo est encore plus en avance que moi.

Après de chaudes retrouvailles avec mon complice nous nous dirigeons vers le comptoir d’enregistrement. Formalité vite réglée en ce qui me concerne. Au tour de Paul. Après le retard de train et l’odeur de sueur du RER, je sens poindre une nouvelle galère, bien plus grave celle-ci. La préposée aux passeports, charmante au demeurant, vient de poser la question qu’aucun voyageur n’a envie d’entendre dans pareil cas : “vous avez une autre pièce d’identité sur vous ?”. L’équipe Boitier Rouge vient d’être amputée de moitié. Un coup de fil en Croatie n’y changera rien. Sachez le si vous voyagez en Croatie, ils ne rigolent pas avec l’État des pièces d’identité. Celle de Paul, légèrement abimée mais parfaitement lisible peut en témoigner.

“Il manque quelqu’un près de moi” chantait Véronique Samson. C’est donc seul que je pénètre dans la carlingue d’un zinc fortement kilométré de la compagnie espagnole Iberia. On fera peut être un article un jour sur les coucous d’occasion et sur leur maintenance mais c’est pas le sujet du jour. Sachez néanmoins que c’est avec un soulagement certain que j’apprend que le réacteur numéro un est en panne. On avait commencé à bouger et je trouve très opportun l’idée de s’en apercevoir avant le décollage. Retour terminal 3. Je vous passe les 6 heures d’attente mais cette aventure m’aura au moins permis de faire connaissance avec la crème des journalistes auto marocains qui partagent notre galère. On échange sur le parc auto marocain, sur les difficultés de la presse écrite et sur le modèle économique du web.

Si Dacia est roi au Maroc je me demande bien ce qui nous attend sur le sol Croate en terme de voitures rencontrées. C’est qu’avec Paul on se réjouissait de pouvoir toucher de la Yugo (lire aussi : les Yugo américaines et la Yugo Florida). Ma mission sera donc de lui ramener un papier “Caisse de lecteur from Croatia”. Après un dîner autour de vins locaux dont j’ai oublié les noms mais que je qualifierait de très honnêtes et d’un risotto à l’encre de seiche, spécialité locale que je vous recommande chaudement il est temps de s’endormir non sans admirer la vue époustouflante sur l’Adriatique. Je ne vous ai pas précisé pourquoi on est là. Le but c’est d’essayer les nouveautés Dacia. J’y reviendrai bientôt dans un autre article. Ces essais vont être le prétexte de ma chasse au trésor. Je veux une Yugo, de préférence en bon état, vintage comme il faut et dans une version rare si possible. Une Yugo boîtier rouge en somme.

Nous partons à l’aube avec Rémi de l’excellent site Planet Renault (PlanetRenault.com) et choisissons de nous atteler à la plus grosse boucle proposée ce matin par le service de presse Renault. Il s’agit de parcourir 100 kilomètres au départ de Šibenik via Trogir en partant vers le Sud. La Croatie c’est un carrefour géographique, géopolitique et culturel. Entre Europe centrale et méditerranée, entre traditions et modernité et pour notre parcours du jour entre mer et montagne. Le parc auto dévoile lui aussi un contraste saisissant. Dès les premiers mètres de notre périple, nous croisons deux Lada Niva (lire aussi : Lada Niva et Niva 5 portes), vestiges d’un passé pas si lointain, plusieurs Fiat 126, très populaire dans le pays, des Mercedes neuves, de l’européenne en pagaille et une implantation non négligeable de Hyundai Kia. Pour résumer la faune locale je dirais qu’on a un parc très semblable au nôtre mélangé à un musée sur routes ouvertes comprenant curiosités locales, des Fiat, et des Renault 4L. J’avais pas vu autant de 4L depuis mon enfance (normal, elles ont été fabriquées pendant longtemps dans la Slovénie voisine, lire aussi : l’usine Renault de novo Mesto) ! Des épaves, des retapées avec les moyens du bord ou des modèles consciencieusement conservés en état d’origine.

Après plusieurs kilomètres parcourus en ville et sur la côte je croise une Yugo. Le rythme imprimé par mon collègue d’un jour et moi ne nous laisse guère le temps de faire demi tour. Occasion manquée . J’en croiserai quelques unes dans la matinée mais soit trop tard, soit trop banales, soit trop abîmées. Le réseau routier est absolument irréprochable. Tous les enrobés sont neufs. Ce qui frappe ici c’est la beauté des paysages et la nature préservée. La région est très touristique mais les Croates ont su éviter les constructions démesurées des fronts de mer européens. La route est déserte, cette affirmation doit être moins vraie en été. Les lacets se succèdent à un rythme soutenu me rappelant les routes des Alpilles. La journée d’essai passe vite et c’est bredouille que je rentre à Šibenik. Les appels de phare d’un autochtone me sortent de mes pensées et c’est debout sur le frein que je pénètre dans la ville. Voilà, vous saurez qu’ici non plus on ne rigole pas avec la loi. Sachez d’ailleurs qu’en croatie on vous demandera de rouler en codes d’octobre à Mars. Alors que je me dirige vers l’hôtel où je m’apprête à rendre les clés de ma Sandero Stepway, le miracle se produit. J’ai fait 250 kilomètres depuis ce matin et le graal se trouve à 500 mètres de l’hôtel. Garée sagement sur un parking désert, elle n’attend que moi, la Yugo Boitier Rouge !

Une Zastava 101, rouge. Ce modèle du constructeur Serbe fut en son temps le premier modèle développé en interne par Zastava. Certes on devine l’ombre de sa cousine la Fiat 128 dont elle est étroitement dérivée. Mais son coffre à hayon réclamé par la clientèle des Balkans pour transporter des objets encombrants, ses quatre roues indépendantes et son moteur m oderne à courroie crantée disposé transversalement faisaient de ce modèle une vraie révolution technologique en 1971. Alors que je gare ma Roumaine et que je commence à tourner autour de ma trouvaille du jour, résonne derrière moi une voix féminine. Elle est là, visiblement furieuse que je tourne autour de son carrosse, la propriétaire. Contraste là encore entre le ton employé et la beauté des traits de la beauté slave qui court vers moi. Après avoir expliqué à Svetlana l’objet de ma curiosité, celle ci commence à m’expliquer l’histoire de cette voiture. C’est la troisième Zastava de la belle. Depuis qu’elle a le permis Svetlana refuse de conduire autre chose que ce modèle. N’allez pas croire que la blonde vit dans le passé, c’est plutôt une trentenaire bien dans son époque, qui visiblement dépense plus en robes et manucure que dans les bagnoles. Ça ne l’empêche pas visiblement d’être passionnée puisqu’elle commence à énumérer les évolutions et l’histoire de la Zastava. Le modèle au rouge patiné qu’elle conduit tous les jours de l’année est de 1976. Son année de naissance, “on a le même âge! Ça ne se voit pas trop j’espère? “ Non ne t’inquiète pas Svetlana tu ne les fait pas.

Comme Svetlana la “Skala 55”est entièrement d’origine. La peinture délavée est délicieusement vintage, le moteur cumule 135 000 kilomètres sur les routes Croates sans intervention majeure. Quand je lui demande pourquoi elle ne roule pas dans une voiture moderne, Miss Croatie semble s’étonner de ma question. “C’est la meilleure voiture au monde! Et j’adore son style! Le gros avantage c’est que les pièces ne valent rien. N’importe quelle panne se traduit par une poignée de dollars. Rien ne vaut cher dessus. Si un jour le moteur vient à céder j’en trouverai un bon dans la journée. J’ai des amis qui sont capables de la démonter entièrement les yeux fermés et pourtant ils ne sont pas mécaniciens.” La grosse qualité de cet exemplaire c’est l’absence de corrosion. Le climat est sec autour de Split et les voitures entretenues peuvent durer dans le temps. “C’est une bonne base. J’en ai déjà eu 2 avant celle ci, en moins bon état et je sais que celle ci ne me lâchera pas. C’est inusable.”

Je ne sais pas si c’est la conséquence des beaux yeux de Svetlana ou de la passion touchante qu’elle voue à son bolide rouge mais je crois que je suis en train de tomber amoureux. De la bagnole, du pays, de la conductrice au visage poupon. Svetlana porte ses yeux couleur Adriatique à son poignet. Ça fait une petite demi heure qu’on parle! Visiblement affolée, je comprend qu’elle est sur le temps du travail et doit retourner dans le petit bâtiment de bureaux d’où elle était sortie. Svetlana m’autorise à parler d’elle et de sa voiture sur Boîtier Rouge, refuse poliment une photo “pas besoin. Tu as peur de m’oublier ?”. L’heure est venue de repartir vers l’aeroport. Je ne sais pas si j’aurai la possibilité de revenir dans ce doux pays dans les prochaines années. Je ne croiserai sûrement pas de Yugo dans cet état avant longtemps, et non, je n’oublierai pas Svetlana.

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8 commentaires

denis pechon

Le 10/12/2016 à 13:00

A priori l’essai de (la yugode) Svetlana n’est pas à l’ordre du jour…
ok je sors ?

Paul

Le 10/12/2016 à 16:27

malheureusement non …. pfff, la vie de journaliste est dure ! On essaie pas toujours ce que l’on veut 😉

Nabuchodonosor

Le 10/12/2016 à 14:18

Magnifique récit dont je me suis délecté, merci Niko. A propos de nourriture spirituelle, rien de plus naturel en somme pour un journaliste du web de se gaver à l’encre (de) sèche…
Voilà, c’était mon petit risotto du jour !
🙂

Paul

Le 10/12/2016 à 16:27

Bien vu Nabu 😉

Svet'

Le 10/12/2016 à 17:47

N’était-ce pas Michel Hamburger le premier Mari de Véronique Sanson qui chantait « il manque quelqu’un près de moi »… « … Je t’envoie mes voyages, mes jours d’aéroport… » dans quelques mots d’amour écrit et composé en 1980 ?

Pierre-François

Le 11/12/2016 à 21:54

Article tellement BR !… J adore. Je me décide enfin à me manifester, alors que sans me vanter, je pense être un de vos tous premiers lecteurs des débuts !… (je vous ai rencontré par une redirection d Autotitre). La première version du site était « pas facile ». Mais tellement de passion, de talent et de persévérance de la part de Paul ! Donc oui, les suédoises, les voitures qu on adore détester, les vilaines qu on aime sans oser le dire, les inconnues qu on découvre, celles auxquelles on pensait pas (plus) et qu on va vite chercher sur le coincoin ; tout ça c est mon truc ! Comme vous ! Merci Boîtier Rouge !

Eddy123

Le 13/12/2016 à 05:08

Très mimi la Yugo.. A coffre en plus…

J’adore la Fiat 124 et tous ses dérivés dans le monde…

D’ailleur, à ce propos, dans les environs de Toulouse, il y a une association qui vend un dérivé de la Fiat 124 et qui ressemble de l’avant à cette sympathique Yugo.
C’est une Seat 124…
En fait ils vendent toute une gamme de Seat sur Leboncoin .

124
127
600
850
Et même une Simca 1100 espagnole..

Olivier

Le 13/02/2017 à 13:21

Belle Balade!

Je me tape les Balkans chaque année pour plusieurs semaines en moto.

J’adore surtout la Bosnie et le Montenegro, des fois je passe aussi en Serbie, Roumanie, Albanie, Kosovo et la Grèce. Toujours en travers de la Slovénie et Croatie (J’habite an Allemagne, donc trajets oblige!).

Je suis passionnée de vielles bagnoles, je roule en Peugeot 504 Break moi-même.

Les Cimos-Citroen, VW TAS, Renault-IMV Revoz, Dacia-Oltcit-ARO, et Zastava-Yugo je les addoredore les connais par coeur!

En ce qui concerne les Zastavas en ex-Yugoslavie, il faut comprendre une chose:

Dans les pays ex-Yugo de l’àprés-guerre, la marque Zastava est d’un coté la bagnole la moins chère (€300.- pour une Yugo en bon état).

Mais aussi en même temps un symbole politique nationaliste (surtout pour ceux d’un age de plus de 40ans, qui ont vécu les guerres, atrocités, et expulsions de masse des années 91 – 99):

Zastava et Yugo, c’est la voiture des Serbes. Ca ma pris un temps a le comprendre!

Surtout en Croatie, t’en trouveras presque que dans les régions ou il reste une minorité Serbes (tout au long de la frontière avec la Bosnie-Herzégovine, zone de guerre car certaiunes villes était majoritairement Serbes avant 92).

Au Kosovo en dehors des zones Mitrovica separatistes Serbes, les Zastava on te les donne gratuitement ou a mojn s de €100 – PERSONNE de souche Kosovo-Albanais ne roulera avec ce symbol Serbe. Tu te fera agréssé passant en Zastava dans certaines zones!

De même en Bosnie, depuis la guerre repartie en deux pays entièrement divisés, aussi en terme de parc automobile:

– République Srpska (moitié du pays entièrement épurée ethnique dans la guerre 91-95) – des Zastavas de partout.

– Bosnie Bosniaque musulmane ou croate: Les seules voitures ex-Yugo sont des Volkswagen TAS produite a Sarajevo, surtout Golf I & II et Jetta, avec quelques Coccinelles 1200J restantent.

Exception: Sauf dans des petites villes « enclaves » à majorité Serbe dans la Féderation Bosnie-Hercegovenie, comme Bosansko Grahovo ou Drvar. La encore, il y en a, des Zastavas… Mais ils ne les sorteront pas pour passer devant la mosque!

C’est vraiment dommage une fois quand on se rend compte de ce chauvinisme de tous les cotés, mais ça explique aussi la grande méfiance si les propriétaires voient quelqu’un tourner autours de leurs Zastava ou Yugo pour la prendre en photo (J’en ai une pagaille…. :D). J’en au eu des discussions!

Excéption a cette règle:

La Zastava 750, version Yugoslave de la Fiat 600 produite a Kragejuvac / Serbvies beaucoup plus longtemts que chez Fiat ou Seat. Elle est devenue une petite ancienne prisé et « cool » même pour les jeunes Croates des grandes villes comme Rijeka, Zagreb ou Split. En en restaure de partout

Preuve que les anachronismes nationalistes commencent a changer! 🙂

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