Lady Docker : croqueuse de Daimler(s)

Publié le jeudi 23 février 2017.
Mis à jour le dimanche 18 août 2019.
Retour

En 1983 meurt une certaine Norah Docker, à l’âge de 77 ans. Celle qui fut une des plus célèbre des rich and famous de l’Angleterre des années cinquante disparaissait dans l’anonymat, désargentée. Mais qui était cette jet seteuse excentrique et pourquoi fit-elle tant parler de « ses » Daimler ?

Norah Docker en 1955

Norah Turner nait en 1905 à Birmingham, dans une famille modeste. Espérant mieux, son boucher de père investit dans une concession automobile pour vendre des Ford T. Mal lui a pris: dépressif et ne supportant pas la pression du métier, il met bientôt fin à ses jours. Norah n’a pas encore seize ans. Décidée à échapper au dénuement et refusant de finir femme d’intérieur, la jeune femme décide dès ses dix-huit printemps de monter à Londres. La jolie blonde y sera danseuse et hôtesse de bar, devenant la coqueluche du Café de Paris, night club le plus couru du cru. L’intrépide n’hésite pas à facturer aux gentlemen non accompagnés ses collé-serrés une livre sterling, soit 50% de plus que ses collègues. Les clients ne s’en plaignent visiblement pas, tant sa compagnie est réputée. En 1937, elle déniche son premier mari, riche commerçant en vins et spiritueux qui lui donnera un fils. Caligham meurt au sortir de la guerre. Moins d’un an plus tard, la jeune et séduisante veuve jette son dévolu sur un ami du défunt.« Pour l’argent ! », déclarera-telle plus tard. Sir William Collins n’est autre que le patron de très huppé grand magasin Fortnum & Mason’s et des sels Cerebos. Las ! Son bonhomme de mari décède (hasard ?!) deux ans plus tard, à 69 ans.

Chasseuse de millionnaires

A la fin des années quarante, la riche Norah est en chasse. D’un nouveau conjoint et… d’une nouvelle voiture. Elle reçoit un appel de Bernard Docker, boss de British Small Arms, maison-mère de la marque Daimler, de la Midland Bank et des agences de voyage Thomas Cook. Une des plus grosses fortunes du pays est bientôt ferrée. Docker se déplace en personne jusqu’à sa résidence pour lui faire essayer son nouveau cabriolet, une DE36 à carrosserie Hooper. Le boss de Daimler n’avait parait-il pas son pareil pour signer des bons de commande directement auprès de ses amis et relations de la haute société.

Une Daimler DE36 Drophead coupé carrossée par Hooper

Norah trouve l’auto trop grosse. Pas démonté, Docker l’invite à déjeuner et lui fait la cour. La belle n’hésitera pas longtemps, les deux tourtereaux échangeant leurs consentements en février 1949. Durant les années cinquante, le couple va défrayer la chronique par son train de vie spectaculaire, dans une Angleterre encore sous le coup d’une grande austérité économique et sociale. Au contraire de la haute société, la working class va tomber sous le charme de Lady Docker, toujours à la recherche de gros titres, dans la presse comme sur la balbutiante BBC. Non seulement elle ne cache pas son train de vie, mais, n’oubliant pas ses origines, elle souhaite à l’occasion le partager avec le peuple. Comme lorsque, pour remercier les 45 gueules noires l’ayant invité à visiter leur mine, elle organisera une réception sur le Shemara. Le yacht des Docker est un monstre de 800 tonnes comptant 35 hommes d’équipage, surclassant le célèbre Britannia de la famille royale. Dans une interview, elle déclarera vouloir « redonner de la joie de vivre dans un monde dévasté par deux guerres mondiales ». Et les voitures dans tout ça ?!

Si Norah aime le champagne rosé et le gratin, elle ne souhaite pas jouer les potiches. Elle demande à son amoureux – et obtient – un poste de directrice chez le carrossier Hooper, filiale de Daimler. Assez lucide, elle sent que les grosse et dispendieuses Daimler risquent de na pas passer la décennie si la marque ne rajeunit pas son image. Convaincu qu’il faut faire connaitre la marque au delà du Commonwealth, Bernard Docker fera créer une spectaculaire « idea car » – ancêtre de nos concept cars – pour chacun des salons automobiles de Londres entre 1951 et 1955.

Une DE36 Drophead coupé devant le Shemara, le yacht du couple Docker.

Les « Docker Daimler »

La première de cordée est baptisée Gold Car ou Golden Daimler. Cette limousine repose sur un châssis de DE 36, le haut de gamme de la marque. Elle se pare de quelque sept mille étoiles dorées, peintes à la main. Tout comme les pare chocs, les enjoliveurs et la calandre, le chrome étant, aux dires de Madame, « difficile à obtenir en ces temps de restriction »… Tendu de soie brochée et garni d’un minibar avec service en cristal de la maison Cartier, le show car fait sensation. Il sera ensuite exposé à Paris, New-York et en Australie. L’année suivante est dévoilée à Earls Court la Blue Clover (le trèfle bleu), un coupé gris et bleu décoré sur ses flancs de trèfles à quatre feuille. Parmi les originalités, on retiendra des vitres électriques et une caméra portative de bord. Plus spectaculaire est la Daimler Silver Flash. Ce coupé en aluminium trônant sur le stand Hooper du Salon 53 repose sur le châssis de la plus modeste et moderne Regency 3 Litre. Un peu moins exubérante, cette Docker Special s’équipe néanmoins d’une paire de brosses à cheveux en argent massif – pourquoi faire simple ?! – et d’un set de valises en croco rouge. Suit la Star Dust, arborant une mascotte de calandre en forme de danseuse élevant la jambe, sensée représenter Lady Docker herself.

La Gold Car, première des Docker Daimler

La dernière idea car inspirée par Norah est la Golden Zebra. Voilà sans doute la plus « belle » et la plus connue des Docker Daimler. Comme la Gold Car, la Golden Zebra abandonne les chromes pour de très bling bling dorures. En sus, la planche de bord est en ivoire et les fauteuils se drapent de zèbre – quatre bêtes seront nécessaires – , réputé moins chaud pour le séant de notre Lady. Toutes ces voitures d’apparat, qui arborent pour la plupart de très modernes phares sous glace intégrés dans la carrosserie, seront conservées par Norah pour son usage personnel, de même que d’autres modèles Daimler !

La Blue Clover (en haut) et la Star dust (en bas)

Rubrique faits divers

En plus du train de vie fastueux s’ajoute une bonne dose de scandales. Toujours à la recherche d’une bonne publicité, l’amie Norah est une impulsive qui succombe vite aux excès de champagne. Il y aura entre autres cette incartade avec un barman du Casino de Monte Carlo en 1955, qu’elle n’hésitera pas à gifler, ce qui lui vaudra d’être expulsée manu-militari. En 1956, les Docker seront pourtant conviés au mariage du prince Rainier et de Grace Kelly, où ils dépêcheront les Stardust et Golden Zebra. Ils reviennent – leurs affaires s’étant un peu compliquées entre temps – deux ans plus tard pour le baptême d’Albert. Ils s’y rendent avec leur fils, Lance. La cérémonie coïncidant avec l’anniversaire du rejeton, Norah souhaite le convier au Palais. Le protocole est strict et refuse cet invité de dernière minute. De retour à leur hôtel, Norah noie son aigreur dans les bulles et finit par déchirer un des drapeaux monégasque en papier ornant les tables du restaurant. Résultat: le couple se voit interdit de séjour dans la Principauté et les Rainier rendent les cadeaux de baptême ! Cerise sur le pudding: en vertu des accords avec la France, les Docker sont également déclarés tricards sur toute la Riviera…

La Silver Flash (en haut) et la Golden Zebra (en bas)

Les diamants ne sont pas éternels

Le train de vie démesuré des Docker se fait souvent aux frais de Daimler, au prétexte, aux dires de Norah, que c’est bon pour l’image de la marque. Comme lorsqu’on la verra porter, pour l’inauguration du showroom Daimler à Paris, une robe Dior dorée estimée 7000 livres, qu’elle osera inscrire sur une de ses nombreuses notes de frais. Sans parler des cinq show cars, conçus aux frais de Daimler mais vite accaparés par la Lady… Les autorités anglaises reprochent en outre au couple de dépasser les plafonds autorisés de sorties de devises lors de leurs visites des salons automobiles étrangers. Enfin, les nombreux scandales collectionnés par cette frondeuse de Norah complètent le tableau. En mai 1956, au retour du mariage princier, Bernard Docker apprend son éviction lors d’un banal comité de direction. Multipliant les interviews pour tenter de défendre son bilan et malgré les détectives privés (sic) engagées par Norah pour espionner les administrateurs, impossible d’échapper à leur destin. L’assemblée des actionnaires qui s’en suit confirme la sentence. La période de grâce est révolue.

La Gold car présentée à la princesse Margaret (en haut) et le couple Docker (en bas)

Les cinq Docker Daimler seront « normalisées » et revendues. Revancharde, Norah fera acheter par Bernard deux Bentley – « la » marque rivale de Daimler – au lendemain de la destitution. Bientôt contraints de revendre les innombrables parures de diamants de Norah, les époux se résolvent en 1965 à revendre le Shemara, dont ils retirent la moitié du prix désiré, ainsi que leur Château de Glandyfi, redécoré en son temps aux frais de Daimler ! Le couple finit par se réfugier à Jersey pour échapper au fisc. Toujours bravache, Norah déclarera que les habitants de l’ile sont « les gens les plus ennuyeux et horribles jamais mis au monde » !Adieu, champagne et casinos. Les époux mettront finalement le cap sur Majorque, faisant quelques rares escapades en métropole, où Bernhard Docker décédera en 1978 à l’âge de 82 ans. Norah finira ses jours au Great Western Hotel à Londres et s’éteindra dans l’indifférence générale et surtout sans le sous en 1983, âgée de 77 ans.

La plus vieille marque anglaise s’éteint

Comme les époux Docker, la vénérable maison british va elle aussi connaître une descente aux enfers. Incapable de se renouveler, Daimler perd son monopole dans la flotte royale, Rolls-Royce devenant la favorite de Buckingham Palace. Les frasques des Docker n’y sons sans doute pas étrangers. La marque sera rachetée par le rival Jaguar en 1960, attiré par l’opportunité de gonfler ses capacités de fabrication. Les vestiges de la gamme, le roadster SP 250 (lire aussi : Daimler SP 250) et la berline Major, seront arrêtés à la fin de la décennie, le label Daimler devenant une simple appellation pour les hauts de gamme Jaguar. Lancée en 1968, la limousine Daimler DS 420 subsistera jusqu’au milieu des années 90. En 1996, pour fêter les 100 ans de la marque, une version cabriolet de la version Daimler de la X300 sera présentée sous le nom de Corsica (lire aussi : Daimler Corsica ).

Texte : Michel Tona

Articles associés

7 commentaires

Gregocox

Le 23/02/2017 à 19:40

Merci, je ne connaissais pas cette histoire très intéressante.

Germain

Le 24/02/2017 à 06:11

Je connaissait la partie de l’histoire concernant les daimler spéciales la perte du client le plus prestigieux (la couronne d’Angleterre) et l’éviction de Docker mais pas les frasques à Monaco ni le reste (se mettre les Grimaldi à dos faut le faire)

Lelillois

Le 24/02/2017 à 07:48

Très intéressant comme d’habitude. Merci à Vous.

Jean-Louis Claes

Le 24/02/2017 à 08:55

Article fort intéressant – comme d’habitude – et très bien écrit. J’ignorais cette page d’historie.

seb

Le 24/02/2017 à 15:24

Je suis surpris de la fin avec Jaguar, je croyais que Daimler c’était Mercedes?

Quentin

Le 24/02/2017 à 21:49

Mercedes-Benz est la marque phare du groupe allemand Daimler-Benz, descendant des premières automobiles dotées d’un moteur à combustion interne. Il fut préféré car sonnant moins « boche », donc mieux exportable. En Angleterre, Daimler est une marque tout à fait indépendante, jusqu’aux années 50 tout du moins, qui a je crois commencé par construire des Daimler allemandes sous licence au début du siècle dernier, ceci expliquant sûrement cela.

Romain

Le 28/10/2019 à 12:05

Article très intéressant.
Je ne connaissais pas Lady DOCKER voilà chose faite.
Merci

Laisser un commentaire