Formule 1 : Le Mirage Brawn Grand Prix !

Jeudi 21 juillet 2016
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Derrière chaque victoire, en F1 ou ailleurs, se cache une équipe. Et pour diriger une équipe il faut un chef d’orchestre. Ross Brawn est de ceux là. Pas n’importe lequel : il a été le cerveau technique de la Scuderia Ferrari pendant toute les campagnes victorieuses des années Schumacher. Dix années au sommet dans l’équipe la plus prestigieuse du circuit. Placé ici par Jean Todt et Lucas di Montezemolo, Ross est un stratège, un recruteur et un brasseur d’idées. On dit de lui qu’il maîtrise les échecs, la pêche à la truite et la taille des rosiers à la perfection. Mais dans le sport ou la politique, les talents n’aiment pas rester Numero deux. Quand Ross Brawn sollicite la tête de la direction de la Scuderia, et que Di Montezemolo  la lui refuse,  il quitte le navire. Il ira pêcher des truites pendant le championnat 2007.

Ross Brawn dans sa période Ferrari
Ross Brawn et Shcumacher, dans leur période Ferrari

On l’annonce partout ! Bernie Ecclestone grand manitou de la Formule 1 le pistonne chez Toyota. L’écurie a englouti quelques milliards pour gagner le championnat, sans succès et seul l’anglais au physique bonhomme semble pouvoir les tirer de ce mauvais pas. Pourtant, quand en Novembre 2007 Ross Brawn s’envole pour le Japon pour signer son futur contrat c’est chez Honda qu’il le paraphe. À l’instar de Toyota, le retour d’Honda dans la discipline reine n’est pas à la hauteur des espoirs placés par la direction nippone. Honda doit gagner, rapidement ou l’aventure du constructeur en F1 s’arrêtera là.

La Honda RA 108
La Honda RA 108

Honda 2008 03

A son arrivée aux commandes de l’écurie Brawn doit se rendre à l’évidence : l’équation pour 2008 n’est pas simple. Il y a deux entités soutenues par Honda dans ce championnat. Honda qui avec un budget de 350 millions de dollars est loin de remplir ses objectifs, et Super Aguri qui avec 80 millions fait des miracles et se permet de distancer régulièrement les deux Honda officielles. Le pire, c’est que si Honda n’arrive pas à fédérer autour de son concept marketing Earth, Super Aguri, elle, recueille toute la sympathie de pays du soleil levant, aidée par son pilote vedette Takuma Sato. L’humiliation continue en début de saison. Les techniciens Super Aguri récupèrent le châssis 2007 Honda réputé catastrophique et en font une petite machine de guerre bien plus efficace que la monoplace Honda.

Les Super Aguri de 2008 s'avèreront bien plus efficaces que les Honda RA108
Les Super Aguri de 2008 s’avèreront bien plus efficaces que les Honda RA108

Super Aguri 2008 04

Assez rapidement Ross Brawn et son équipe sont déterminés à faire disparaître ce petit Poucet gênant. Ils y voient non seulement une humiliation, mais également une dispersion des ressources. Pour gagner, le constructeur Japonais doit se concentrer sur une seule équipe. L’équipe Super Aguri est alors intégrée au sein de l’équipe Honda. Après chaque Grand Prix, et bien que ce soit strictement interdit, les monoplaces blanches et rouges sont rapatriées à Brackley, démontées, analysées, et révisées par Honda. L’objectif dans un premier temps est d’arriver à comprendre le travail des techniciens. Mais le ver est déjà dans le fruit. Honda facture à Super Aguri les moteurs, pièces, et châssis à un prix insoutenable pour la modeste structure. Ce qui devait arriver arriva : Super Aguri s’arrête au milieu du chemin et les techniciens sont intégrés complètement à l’équipe de Ross Brawn. La décision est prise de se concentrer sur 2009 et de mettre en chantier la future monoplace Honda RA 109.

A la surprise générale, Ross Brawn créé Brawn GP sur les cendres de Honda et Super Aguri
A la surprise générale, Ross Brawn créé Brawn GP sur les cendres de Honda et Super Aguri

Ils ignorent encore que cette monoplace ne courra jamais, du moins pas sous ce nom. On ne saura jamais si la fin de Super Aguri n’était pas une façon de commencer à réduire la voilure de Honda en F1. Toujours est il qu’en Décembre 2008, la firme nippone annonce brutalement son départ de la discipline. C’est l’électrochoc. La direction japonaise se donne 3 mois pour trouver un repreneur, à défaut de quoi l’équipe fermera. La crise des subprimes ayant fournit un prétexte parfait, Honda a préféré arrêter le massacre. Les arguments de Ross Brawn certifiant avoir une monoplace imbattable pour l’an prochain n’auront pas suffit.

Brawn récupère in extremis le sponsoring de Virgin !
Brawn récupère in extremis le sponsoring de Virgin !

Tout l’hiver, les repreneurs fantômes se succèdent. Bernie Ecclestone, qui au début de l’hiver se démène pour trouver un repreneur, semble lâcher rapidement l’affaire. Richard Branson, sponsor de feu Honda, répond aux abonnés absents et même l’attitude de Ross Brawn surprend les rares visiteurs. De toute évidence, du côté de Berkley, on cache quelque chose et on joue la montre. Les plus inquiets semblent être les deux pilotes, Barrichello et Button, qui passent l’hiver près du téléphone. Les observateurs de la F1 ne donnent pas cher du sauvetage de l’écurie quand à quelques jours seulement des essais d’intersaison de Barcelone la nouvelle est annoncée : Honda est rebaptisée Brawn GP, du nom de son repreneur, et sera motorisée par un moteur Mercedes-Benz, installé dans le dos des deux ex-pilotes Honda, Button et Barrichello. Ross Brawn se voit “offrir” l’écurie par Honda, qui fournit également un budget confortable pour l’année de plus de 100 millions de dollars, ainsi que les locaux et compétences de Brackley, siège de l’écurie. Honda sort la tête haute, la survie est assurée. C’est très bien joué de la part de Brawn et ses associés qui ont compris dés le départ que l’écurie vaudrait moins­ cher en Mars qu’en Décembre.

Brawn 02

Brawn 07

La nouvelle est accueillie avec scepticisme dans le microcosme de la F1 et peu de gens parient sur la présence de la nouvelle entité aux ultimes essais d’intersaison. Et pourtant c’est bien des camions blanc avec des touches de jaune fluo, nouvelles couleurs de Brawn GP qui se garent dans le paddock de Barcelone. Mais la vraie surprise sera ailleurs : dès les premiers tours de piste, c’est la stupeur dans la voie des stands, Button et Barrichello sont très largement au dessus du lot. Une seconde minimum au tour, alors qu’il y a quelques jours l’écurie était morte. On essaie de se rassurer en se disant qu’ils tournent à vide, avec une monoplace non conforme, ceci afin d’attirer d’éventuels partenaires ou sponsors. Mais les plus observateurs savent qu’il n’en est rien mais que cette monoplace possède un truc en plus : un nouveau diffuseur d’air arrière qui permet de plaquer la monoplace au sol. Une sorte d’effet de sol, interdit il y a bien longtemps mais réalisé dans les limites du règlement et donc validé par la FIA !

Brawn 08

Brawn 07

Quatre heures avant de décoller pour l’Australie et son premier grand prix, un accord de sponsoring est signé avec Virgin. Richard Branson racontera qu’ils auront dû imprimer des stickers à la hâte. Le deal est très avantageux pour Branson, puisqu’il s’engage course par course pour quelques centaines de milliers de dollars s’assurant ainsi une présence en F1 sans avoir à s’engager dans un rachat aléatoire. Lors des premiers essais du grand prix d’ouverture de la saison, il faut se rendre à l’évidence : la Brawn est la plus efficace, équilibrée et rapide. Motorisée par un performant moteur Mercedes, celle qui faut désormais appeler Brawn GP 001 s’adjuge avec Button au volant, la pôle, puis la victoire au terme d’un week-end de rêve pour tous les employés. Pendant 3 jours,  les deux monoplaces auront trusté les deux premières places de chaque séance d’essai. Button mènera de bout en bout et Barrichello complétera ce doublé, lui qui quelques semaines auparavant envisageait de raccrocher son casque. Brawn GP repart d’Australie avec 18 points, laissant McLaren, deuxième à seulement 6 points. La messe était dite. Le reste de la saison apparaîtra pour les autres concurrents comme une éternelle fuite en avant, durant laquelle ils développeront des systèmes similaires de diffuseurs d’air, mais trop tard.

Brawn 04

L’histoire retiendra sûrement que David gagna contre Goliath. Qu’une petite écurie, nouvelle arrivée est arrivée à défier et vaincre contre les écuries historiques du circuit. On dira longtemps également que Honda aurait pu être champion du monde si il était resté en F1. Pourtant, si Brawn GP n’avait rien d’une nouvelle écurie, qu’elle était le résultat de plusieurs années d’engagement d’un gros constructeur, et d’une réorganisation opérée par un as en la matière, rien ne prouve que Honda aurait atteint le même niveau de performance, surtout sans le moteur Mercedes.

butt_barr_vett_melb_2009

Une chose est certaine, on ne reverra plus de Brawn GP passée cette saison victorieuse. A la fin de l’année Mercedes Benz rachète l’entité. Brawn GP n’est plus, mais reste comme un mirage, la seule écurie de l’histoire qui arrive, gagne le titre et s’en va.

 

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6 commentaires

Greg

Le 21/07/2016 à 17:31

A l’époque, les basses manœuvres de Honda pour éclipser Super Aguri m’avaient échappé!
Merci pour ces éclaircissements!
Et d’où vient Super Aguri?
C’est une écurie créée par Aguri SUZUKI, ex-pilote de F1, dans le but de donner un volant en F1 au jeune espoir Takuma SATO, débarqué par… Honda!
Evidemment, avec le soutien de Honda (moteurs), on ne pouvait pas appeler cette écurie… Suzuki!
Et vous imaginez la gène chez Honda, à se faire tourner autour par une écurie satellite et un pilote banni!
Et Ross BRAWN?
Lui, il a déjà une très solide expérience du sport auto avant d’être recruté par la Scuderia.
C’est un collaborateur essentiel à Tom Walkinshaw dans l’organisation TWR.
Après des années d’absence, jaguar est revenu au Mans par l’entremise de l’écurie américaine de Bob Tullius, qui crée pour la circonstance la XJR-5.
Tullius fait courir « ses » Jaguar en IMSA, et TWR est chargé de son coté de représenter la marque en championnat du monde d’endurance.
Jaguar ne tarde pas à unifier les 2 programmes, TWR récupérant les 2 engagements en « mondial » et aux USA.
Le proto XJR-9 est l’auto qui unifie les 2 programmes.
Puis, comme souvent, la FISA change TOUS les règlements qui dépendent de son autorité.
La F1 abandonne définitivement les moteurs turbo pour de nouveaux moteurs atmosphériques de 3,5l et les groupes C sont poussées vers la porte de sortie pour faire place aux World Sports Cars propulsées par les mêmes moteurs atmo de 3,5l.
Cette mesure étant sensée diminuer les coûts!!!
Mercedes-Benz, auréolé d’un titre de champion du monde, répond présent et monte des équipages assez singuliers en mixant sur chaque voiture, de vieux briscards de l’endurance et des jeunes loups issus de la F3 Euroseries.
En plus d’être très jeunes et inconnus, ils ont des noms imprononçables: Karl Wendlinger, Heinz Harald Frentzen et Michaël Schumacher.
Jaguar rempile, bien sûr, et c’est là qu’intervient Ross Brawn: il est l’artisan du nouveau programme WSC, crédité de la paternité de la nouvelle XJR-14.
Un véritable avion, souvent décrit comme une F1 carrossée, elle est propulsée, justement, par le V8 Ford de Formule 1 adapté pour tenir sur des courses « sprint » de 4 heures ou 1000 km.
Enfin, Jean Todt qui en a assez de jouer dans le sable, refile les 405 T16 à Citroën, et convainc l’état major de Peugeot de se lancer en endurance avec le programme 905.
Todt, Brawn, Schumacher, ils sont tous réunis en endurance en 1991!
Walkinshaw est engagé la même année par… Flavio Briatore, pour diriger le département technique de Benetton: naturellement, il fait venir Ross Brawn à ses cotés et les voilà en F1…
Le championnat WSC périclite au bout de 2 saisons, en raison de coûts astronomiques comme toujours…
Les 3 jeunes de chez Mercedes se retrouvent sur la carreau…
Bertrand Gachot « retenu » par nos amis anglais, il manque à l’écurie Jordan F1 un pilote pour la seconde moitié de la saison 1993!
Mercedes paie à Jordan le ticket d’entrée de Schumacher pour le GP de Spa, et les organisateurs constatent au passage une augmentation significative des ventes de billets aux spectateurs allemands… un pilote allemand en F1, on n’en avait pas vu depuis des années, et celui-ci est bougrement rapide!
Schumacher fait une éblouissante démonstration de sa vélocité aux essais (et abandonne en course, embrayage cassé): Walkinshaw SUPPLIE Briatore de l’embaucher, et voilà comment s’est formée le duo magique Brawn-Schumacher, déjà auréolé de 2 titres chez Benetton avant d’être recrutés par Jean Todt lui même appelé à la rescousse chez les Rouges…

gds

Le 21/07/2016 à 18:01

Petite erreur sur la photo: C’est en 2007 que Super Aguri sera pendant une bonne partie de la saison plus compétitive que Honda avec leur épouvantable RA107. Chose « corrigé » l’année suivante quand la maison mère leur refile ces chassis 2007 à Aguri, tandis que Honda végéte encore dans le peloton avec leur RA108, on connait la suite…

Gregory Castaldi

Le 22/07/2016 à 02:00

Exact 2006 ayant été une année de figuration avec les vieux châssis de feu Arrrows, qui aura vu passer notamment Yuji Ide qui sur ses 4 premiers grand prix aura accumulé les boulettes jusqu’à Imola ou sur un accrochage et sous la pression de la FIA, il sera remercié et remplacé tour à tour par Franck Montagny jusqu’au Gp de France et Sakon Yamamoto jusqu’à la fin de la saison, qui s’achevera sur un zéro pointé au classement, 2007 sera une autre histoire!

Marc Limacher

Le 22/07/2016 à 12:54

Quel mirage la Brawn !
Mais finalement la RA109 et la BGP001 n’avaient rien à voir l’une avec l’autre. Bien plus tard nous avons vu des photos de la maquette de la Honda de 2009 et elle avait le nez haut, le récupérateur d’energie cinétique KERS, et le design était une version affiné du modèle 2008.
La Brawn était le résultat d’une urgence. Ils savaient que le Double diffuseur leur permettait d’avoir l’avantage et ils ont conçus une machine simple (nez bas pour plus de facilité de réglage et de maîtrise du poids), un aileron arrière simple et pas de KERS. La partie arrière était hérité de la RA109 et c’est pour cela qu’il a fallut adapter pour que le moteur Mercedes se place dedans.

3 châssis ont été construit (4 avec le proto crash test – contre 7 pour BMW et Red Bull la même année) et seulement 3 évolutions aérodynamiques pour maintenir le niveau du début de saison. La prudence des pilotes en deuxième partie de saison n’était pas réellement dû au manque de compétitivité, mais à l’absence de moyen pour les pièces châssis. Car les ressources allaient sur la machine de 2010 (qui deviendra Mercedes W01).

Un mirage oui et surtout une grosse épine dans le pieds pour les constructeurs pour la suite. Sauber a hérité du châssis de la BMW F1.10 mais avec un moteur Ferrari en 2010. Renault a préféré une autre approche que Honda, Toyota aussi d’ailleurs. La hantise de voir une machine performante après le départ du constructeur était flippante à l’époque. Une leçon…

Niko

Le 24/07/2016 à 00:48

Merci Marc. J’ignorais que la RA109 et la Brawn étaient à ce point différentes . J’invite tout le monde à lire ton excellent blog « tomorrownewsf1 » dont je suis un fidèle lecteur , bravo

DURAND

Le 27/07/2016 à 11:45

Très British finalement cette trajectoire. Elle me rappelle celle de N. Mansell 15 ans plus tôt qui semblait avoir disparu des radars après son titre …

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