Lotus Esprit Turbo Essex: le fruit d’une liaison dangereuse

Mercredi 9 août 2017
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La Lotus Esprit Turbo Essex est une voiture intéressante à bien des égards. Première Esprit turbocompressée, prémisse de l’Esprit S3, série spéciale rarissime, elle est surtout représentative de l’histoire mouvementée de Lotus en ce début des années 80 : autant de qualité pour en faire une voiture digne de Boîtier Rouge.

Dès les années 70, La petite firme fondée par Colin Chapman courrait après l’argent. Malgré le lancement de la Lotus Esprit (S1, lire aussi : Lotus Esprit) en 1976 et le titre de Champion du Monde de F1 en 1978, les volumes de ventes trop faibles et les coûts de la compétition rendaient les fins de mois difficile, obligeant Colin Chapman à chercher sans arrêt de nouveaux moyens de financement : recherche de sponsors, d’investisseurs ou de nouveaux projets rémunérateurs. Dès 1978, Lotus réfléchissait à proposer une version turbo de l’Esprit, mais faute de moyens, le projet restait inlassablement dans les cartons.

Malgré les côtés controversés du personnage, Colin Chapman était un homme de ressource et d’entregent. Deux personnages hauts en couleur vont lui permettre, temporairement, de mener ses projets à bien. Le boss de la petite marque anglaise va tout d’abord rencontrer John Z. De Lorean, le flamboyant instigateur du projet portant son nom, DeLorean Motors Corporation. Pour lui, il va étudier et dessiner un châssis qui servira de base à la DMC 12. Un projet évidemment rémunérateur mais pas sans danger, nous le verront plus tard (lire aussi : DeLorean DMC12).

Chapman va ensuite croiser la route d’un autre oiseau du même acabit, David Thieme. Cet homme d’affaire américain, vivant à Monaco, avait fait fortune dans le négoce d’hydrocarbures avec sa société Essex Overseas Petroleum. Thieme est un personnage fantasque, organisateur de soirées mémorables pour la jet set internationale et bien entendu fan d’automobile. Hélicoptère, yachts, David Thieme ne se refusait rien, et flambait à la hauteur de ses supposés revenus.

Thieme était un charmeur, Chapman aussi, et les deux hommes devinrent vite comme larrons en foire, à tel point que Thieme s’engageait fin 1980 pour devenir le principal Sponsor du team Lotus. Au total, il déboursera près de 80 millions de francs de l’époque : une petite fortune. De quoi donner enfin les moyens de financer la future Lotus 88 de compétition, et la version Turbo de l’Esprit que tout le monde attendait.

En février 1981, Lotus présentait enfin sa nouvelle Esprit au Royal Albert Hall, sous la forme d’une série spéciale dénommée Esprit Turbo Essex (du nom de la compagnie de David Thieme). Grâce à l’argent venu du pétrole (ou supposé tel), les ingénieurs avaient revu complètement leur copie, avec un châssis renforcé, de nouvelles suspensions, et un moteur 2.2 litres (celui de la S2) gavé par un turbocompresseur Garrett T3 lui permettant d’atteindre les 210 chevaux. Côté carrosserie, Giugiaro, auteur du dessin initial, reprenait son crayon pour améliorer l’aérodynamisme de la voiture : nouveau bouclier avant, nouveau spoiler arrière, aileron, bas de caisse, prises d’air, autant de petits changement esthétiques qui annonçaient la future S3. La Turbo n’était disponible, évidemment, qu’en livrée « Essex », bleue métallisée avec bandes latérales rouges et ors. Lors de la soirée de lancement, Chapman annonçait fièrement la série limitée à 100 exemplaires.

Dès ce moment, la fabrication des Esprit Turbo Essex commencèrent à un rythme soutenu, pour finalement s’essouffler : seuls 45 exemplaires seront réellement construits. La Turbo Essex était en quelques sortes le chant du cygne de Colin Chapman, car les ennuis allaient bientôt arriver. Le 14 avril 1981, David Thieme est arrêté à Genève par la police suisse. Son avion (estimé à 7,6 millions de $) était aussitôt saisi, ainsi qu’un camion de l’écurie Lotus traversant la Suisse pour rejoindre l’Italie et le prochain Grand Prix (estimé quand à lui à 763 000 $). Mais pourquoi donc cette arrestation ?

En fait, David Thieme, pas aussi en fonds qu’il ne le prétendait, avait emprunté de l’argent au Crédit Suisse sur la foi de garanties financières qui semblaient, selon la banque, être des faux. Il sera cependant libéré quelques jours plus tard grâce au paiement d’une caution de 153 000 $, caution payée par un certain Mansour Ojjeh. Aussitôt libéré Thieme repartait à Monaco, mais la société Essex sera liquidée pour satisfaire le paiement de la dette contractée auprès du Crédit Suisse. On n’entendra plus jamais parlé de notre flamboyant sponsor. Il quittera Monaco pour Paris (ou il vit toujours) et épousera la fille du comédien André Pousse.

Chez Lotus, c’était aussi la Bérézina ! Outre la disparition de son principale sponsor, l’écurie britannique se voyait interdite de Grand Prix à cause de sa Lotus 88 jugée non conforme. Les ingénieurs avaient en effet conçu une sorte de double châssis permettant à la voiture de respecter les 6 cm de garde au sol imposés par le règlement à l’arrêt, mais qui s’abaissait lorsque la voiture prenait de la vitesse. Bannie des Grand Prix, il fallut à la hâte sortir la Lotus 87 pour pouvoir continuer la compétition.

La Lotus 88 à double châssis, bannie des circuits

L’année 1981 était donc bien l’Annus Horribilis de Colin Chapman. 1982 allait être le coup de grâce. Cette année là voyait la déconfiture de l’entreprise DeLorean. La justice s’intéressait aux moyens frauduleux de détourner de l’argent au fisc, notamment grâce à des sociétés écrans situées à Panama. Des sociétés qui auraient permis à DeLorean de payer Lotus « discrètement » pour la réalisation du châssis de la DMC12. Colin Chapman ne connaîtra jamais la fin de l’enquête, succombant à une crise cardiaque en décembre 1982. Certains estimaient en tout cas que, vivant, il encourait 10 ans de prison ferme.

De ces aventures rocambolesques, reste donc cette étonnante Lotus Esprit Turbo Essex, magnifique dans cette livrée, rare et représentative de cette époque trouble pour Lotus et Chapman. N’espérez pas en trouver une à tous les coins de rue, mais si jamais vous tombez dessus, et que vous en avez les moyens, n’hésitez pas une seconde ! Pour les moins fortunés, mais aussi chanceux, rabattez vous sur une rare Sunbeam Lotus Essex (1 exemplaire), une simple Sunbeam Lotus (lire aussi : Talbot Sunbeam Lotus) aux coulers d’Essex et destinée au transport des VIP sur les Grand Prix.

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6 commentaires

Fabrice

Le 09/08/2017 à 16:21

Les phares arrières ressemblent beaucoup à ceux d’une rover SD1 !

Rayan

Le 09/08/2017 à 19:07

Effectivement c’est le cas

Choco

Le 10/08/2017 à 12:09

Curieuse histoire que celle de la marque Lotus : entre coups de génie et aventures foireuses. J’aime beaucoup l’Esprit avec cette carrosserie très 70’s et puis à chaque fois je pense à Roger Moore ! 😉

poum

Le 10/08/2017 à 21:08

Ça ferait une super série tv dans l’esprit de « vinyl » de Scorsese!!

… D’ailleurs …
… existe-t-il une bonne fiction qui cause vraiment voiture pour les bagnolards de notre espèce: c.à.d sans tuning clownesque ni bouffons bodybuildés en mustang/camaro mk5 ?

Alireza

Le 29/09/2017 à 11:41

En fait, on pouvait acheter en 1980/81 une Esprit Turbo « Essex » mais sans les couleurs Essex ou autrement dit en couleur standard. J’en ai possédé une -fait encore plus rare- en conduite à gauche, commandée rouge, bandes dorées. Ces premières Esprit Turbo « Essex » ou en couleur standard sont plus communément appellées « dry sump » ou à carter sec, et sont reconnaissables à leurs moteur à carter sec bien évidemment, aux jantes Compomotive (plus tard BBS), à la garde au sol plus basse. En outre elles avaient un Panasonic « Roof stéréo », une console de toit qui intégrait l’autoradio et diverses commandes… Une très rare bestiole, très sympa au demeurant, pour collectionneur averti

Patrick

Le 03/11/2018 à 08:13

Bonjour, rarissime et presque inconnue mais le temps révèle toujours les Œuvres d’Art . L’Atelier LOTUS de Bruce Colin Chapman, ingénieur aéronautique ! , des chefs d’œuvres : F1 , l’Esprit et son châssis le prouvent.

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