Mai 68 / décembre 18 : l’automobile dans la tourmente sociale

Jeudi 6 décembre 2018
Retour

Tout le monde a pu voir les images étonnantes de voitures brûlées ou détruites dans Paris (notamment une Mercedes AMG GT ou une Porsche 911 991 S Cabriolet, vidéos en fin d’article) lors des manifestations menées par les gilets jaunes. A l’inverse, chacun a pu se féliciter de voir cette Citroën DS (en fait sans doute une Dsuper) préservée aux alentours de Saint-Augustin. Sur les réseaux sociaux, beaucoup d’amateurs de voitures se sont offusqués ou félicités selon les cas : une voiture vandalisée fait toujours mal au cœur tandis qu’une ancienne respectée le réchauffe. Ce climat de contestation, ces manifestations et ces débordements n’ont pas manqué de rappeler à certains mai 68. L’automobile paya un lourd tribut lors de ces « événements ». Ironie du sort, celles qui brûlèrent ou servirent de barricade à l’époque sont celles que l’on protège aujourd’hui.

Le chaos automobile version Mai 68 (image : Paris Normandie)

L’image a fait le tour des télés : alors que les affrontements avec les forces de l’ordre s’étaient déplacés jusqu’au quartier de Saint-Augustin, une Citroën blanche garée devant le Monoprix semble sortie d’un autre temps. Dans le climat insurrectionnel qui règne alors, elle devient un symbole : loin du signe extérieur de richesse qu’elle pouvait être en mai 68, cette DS épargnée semble faire passer le message de manifestants respectueux du patrimoine automobile et de la passion de son propriétaire. Actuellement en vente, elle dort pourtant dehors depuis de long mois sans protection et sans beaucoup rouler.

Barricades automobiles Rue Gay-Lussac (image : DR)

De l’autre côté du spectre, la Porsche 911 991 S Cabriolet renversée par des manifestants tout comme la Mercedes AMG GT brûlée (entre autres) font passer un tout autre message : la foule en colère manifeste pour le pouvoir d’achat et s’en prend, notamment, à ce qui représente le pouvoir et l’argent. Le prix de ces voitures, le quartier où elles étaient garées, cette opulence provoque la foule scandant « impôts sur les riches ». Portée par la colère, celle-ci n’hésite pas longtemps et s’engage dans la destruction, faisant fi de la passion pouvant animer leurs propriétaires. Paradoxalement, c’est la question de l’automobile qui a mis le feu au poudre, en particulier la hausse du prix des carburants.

Les DS Break des radios, RTL ou Europe 1, suivant les « événements » (image : France Info)

Cette nouvelle taxe sur le pétrole, combinée à la crise du diesel (contribuant à une forte diminution de la valeur résiduelle de nombreux véhicules) ou à la nouvelle limitation de vitesse à 80 km/h, a été le déclencheur d’un mouvement qui s’est vite servi d’un attribut automobile obligatoire, le gilet jaune, comme signe de ralliement. Par la suite, s’est rajouté aux revendications à peu près tout ce qui diminue drastiquement le pouvoir d’achat et en particulier la fiscalité.

Le voitures garées dans le quartier Latin payèrent un lourd tribut en mai 68 (images : France Bleu)

En mai 68, les choses étaient en revanche très différentes. En cette période économique encore florissante (bien que des signes avant-coureurs annonçaient déjà la fin des 30 glorieuses), la révolte s’élevait contre l’autorité, le carcan de la société, le capitalisme et le consumérisme. L’automobile, de la populaire 2CV à la sportive Giulietta Sprint, de la familiale Dauphine à l’utilitaire Renault 4 fourgonnette, devenait l’objet du délit mais aussi le symbole de la société de consommation qu’une grande partie des étudiants en colère rejetait (voir à ce sujet l’excellente scène de l’Aventure c’est l’aventure ici). Accessoirement, elle représentait un élément indispensable pour dresser une barricade ou ralentir les CRS.

(image : Challenges)

Il suffit de voir les photos illustrant cet article pour comprendre combien la voiture fut au centre des affrontements dans le quartier latin : boulevard Saint-Germain, une Fiat 600 constitue l’ossature d’une barricade ; devant une brasserie du quartier latin, une Dauphine, deux deuches et une DS ont été calcinées ; près de la Sorbonne, les cadavres d’une Giulietta, d’une Dauphine et d’une R4 Fourgonnette sont encore fumantes ; devant un commissariat, un Type H de Police renversé côtoie une DS incendiée ; rue Gay-Lussac, les cadavres d’une dizaine de voitures servent de barricade improvisée. Pour immortaliser les événements, les radios Europe 1 ou RTL (des radios privées ne dépendant pas de l’état) sillonnent les rues de la capitale en DS break. Ces quelques photos ne sont qu’un tout petit aperçu de ce que fut mai 68.

(Image : AFP Photo)

Pour l’amateur, voir autant de voitures considérées aujourd’hui comme « de collection » réduites à l’état de cendre est un crève-cœur mais, à l’époque, il s’agissait simplement des voitures de tous les jours. Cependant, cela permet de remettre chaque chose dans son contexte. A l’heure des réseaux sociaux, l’information instantanée et sa viralité font de quelques exemples une généralité. Si la violence fut bien présente aux alentours de la place de l’Etoile ou vers Saint-Augustin et les grands magasins, impliquant quelques véhicules détruits, on est encore loin des barricades ayant envahi Paris en mai 68.

(image : Le Monde)

On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, ni de révolution sans cramer de voitures. Bien entendu, on peut plaindre les propriétaires des véhicules détruits ou à l’inverse être rassuré que le patrimoine automobile soit épargné, mais il ne s’agit que de voitures, des biens matériels souvent assurés, et voués à la potentielle destruction (accident, panne importante ou tout simplement fin de vie) : un patrimoine, certes, mais qu’on ne pourra jamais sauver dans son intégralité.

La vidéo de la DS Blanche à  Saint Augustin :

La vidéo de la Porsche 911 991 S Cabriolet:

La vidéo de l’Aventure c’est l’aventure :

Liens de l’article :

Articles associés

26 commentaires

Pallud francois

Le 06/12/2018 à 11:29

article encore une fois excellent ,bravo

Xavier

Le 06/12/2018 à 12:32

Merci Paul, toujours aussi sympa à lire !

beniot9888

Le 06/12/2018 à 13:11

On a brûlé la Mercedes et la Porsche du nanti. Et la Mercedes d’occasion du nanti. Et la Micra de 10 ans d’âge du nanti, aussi…
L’avait qu’à pas être garé là, le nanti.

En 68, je pense que la majorité de ces étudiants n’avaient pas de voiture. En 2018, la majorité de ceux qui se défoulent sur les voitures des autres trouveraient ça dégueulasse et inadmissible (que fait la police !) si c’était la leur qui partait en fumée.

Olivier

Le 06/12/2018 à 13:42

DSpécial semble-t-il, Paul 😉

Andrés

Le 06/12/2018 à 13:56

Le plus important sont les conséquences pour les travailleurs de Mai 68 avec les accords de Grenelle :

– une augmentation de 35 % du SMIG (salaire minimum interprofessionnel garanti) et de 10 % en moyenne, pour les autres salaires ;
– la création de la section syndicale d’entreprise, actée dans la loi du 27 décembre 1968.

Il faudra brûler plus qu’une Porsche et une Mercedes pour avoir aujourd’hui quelque chose similaire …. 😉

Jim

Le 13/12/2018 à 08:38

Fallait bosser en classe

Olivier

Le 24/01/2019 à 22:50

Très bien dit !

a

Le 06/12/2018 à 15:16

Quel peut être le bilan carbone d’une voiture qu’on brule ?

200 kilos ? donc à raison de 100 grammes par kilomètre, cela fait 2000 km que la voiture aurait pu faire.

Corail77

Le 06/12/2018 à 15:40

Pour avoir été sur place (pacifiquement) ce ne sont malheureusement pas que des autos « de luxe » qui sont parties : j’ai pu constater une 106 vitres éclatées, un Twingo 1 dont il ne restait que la carcasse, une rue entière de voitures diverses en flammes…
Et j’ai eu très peur pour cette DS (il me semble c’était bel et bien une DS) vue avant de me rendre à la manif lorsque je l’ai vue à la TV au milieu des échauffourées.

Denis33

Le 06/12/2018 à 15:55

« Ce ne sont malheureusement pas que des autos de luxe » : on entrevoit le drapeau rouge et jaune des coco tenu par une meute de sans culotte conduits par la haine et assoiffés de violence !

Corail77

Le 10/12/2018 à 10:14

Dans mon commentaire ?
J’ai peut-être laissé transparaître mon goût plus prononcé pour les populaires (anciennes) que pour les sportives récentes. Si je ne supporte pas que l’on dégrade les biens publiques ou privés, j’ai effectivement plus de compassion en voyant partir en flammes une 106 ou une 205 qu’une Porsche récente. Simple question de goûts automobile.

ForvaPat

Le 06/12/2018 à 16:39

Article intéressant, toutefois attention, très engagé jaune… 😉

Jake Nui

Le 06/12/2018 à 17:51

Cela me rappelle une histoire (vraie) : un jeune dans les années 80 se vantait aupres de sa famille d’avoir brulé une voiture lors d’une manif ;le lendemain son père ,furieux, met le feu à l’auto du fiston devant le jeune ,stupéfait,en lui disant « hein, tu vois ce qu’on ressent….. »

Forvapat

Le 07/12/2018 à 09:08

Tu imagines ça aujourd’hui? Le fiston poignarderait le père en représailles et s’en sortirait avec 6H de garde à vue…

Franck

Le 07/12/2018 à 10:34

Avec cette histoire soit disant vraie vous êtes juste en train de nous raconter le film « L’Aventure c’est l’aventure »
Cliquez plutôt sur la vidéo postée plus haut.

Bagnolard

Le 06/12/2018 à 19:14

Mort à la racaille !

Philippe

Le 07/12/2018 à 22:34

Heureusement la Sunbeam qui brûle après que Lino Ventura lui ait balancé un coktail Molotov c’est un montage !
Sympa les images de Mai 68, souvenirs-souvenirs.
Le Wimpy au coin de la rue Soufflot et du Boul’Mich’.
Un temps béni où étudiants et syndicalistes savaient ce qu’ils voulaient et où ils allaient.
Et comme tu le dis Paul les manifestants rejetaient la société de consommation, au contraire de nos blaireaux jaunes qui demandent encore plus d’Iphone et de TF1.

Franck

Le 08/12/2018 à 11:14

« Un temps béni où étudiants et syndicalistes savaient ce qu’ils voulaient et où ils allaient. »
Ca se discute.
Les étudiants étaient des intellectuels de gauche idéalistes et les syndicalistes des ouvriers peu éduqués qui n’avait pas d’autre but que de faire bouillir la marmite.

Ce fut surtout la rencontre de deux mondes qui n’avaient que peu de choses en commun et qui enterra Mai 68 sur une incompréhension mutuelle. Avec comme résultat un retour en force de l’ordre et du Gaullisme aux élections suivantes.

L’histoire se répétera…

Philippe

Le 08/12/2018 à 14:32

Le petit bourgeois effrayé a rappelé Mongénéral dont on apprendra plus tard qu’il était parti avec femme et enfants se réfugié dans les bras de Massu à Baden.
J’espère que l’histoire se répétera si tant est que l’on puisse assimiler l’actuelle agitation à Mai 68 sans-quoi nous risquons un scénario à l’Italienne.
Effectivement la « jonction » a eu du mal à se faire on se souvient tous de Marchais méprisant vis à vis du fameux « anarchiste allemand ».
Là elle ne se fera pas, les syndicats ne rallieront pas un mouvement violent et antirépublicain.

Olivier

Le 24/01/2019 à 22:55

Quel mépris de classe !

Le ouvriers sont retournés à l’usine après avoir été satisfaits niveau revendication. Ils ne rejetaient pas la société de consommation, ils la voulaient plus juste. Tous comme ceux manifestent maintenant.
Les gilets jaunes ont tout notre respect.
Mais il est bien clair que la tribu des CSP+ urbains qui ont voté Macron ne sont pas des fanas d’égalité. Les Français au bas de l’échelle sociale leur filent les chocottes.

Jake Nui

Le 08/12/2018 à 11:06

Cela a pu etre dans le film sans que l’histoire soit fausse (coincidence ou convergence ,comme on veut):
le pére (actuellement décédé) etait le cousin d’un de mes voisin ….

ArnaudC

Le 10/12/2018 à 17:51

Pour info la DSpécial blanche est presque toujours devant St Augustin, et elle est à vendre selon l’affichette.

Vous pouvez même la voir sur google street view en tapant « 80 Place Saint-Augustin », garée derrière une magnifique Type E cabriolet.

Jérôme

Le 11/12/2018 à 13:47

Mais que fait la fourrière, pour ce stationnement abusif puni par l’article R. 417-12 du code de la route…

Il est interdit de laisser abusivement un véhicule en stationnement sur une route.

Est considéré comme abusif le stationnement ininterrompu d’un véhicule en un même point de la voie publique ou de ses dépendances, pendant une durée excédant sept jours ou pendant une durée inférieure mais excédant celle qui est fixée par arrêté de l’autorité investie du pouvoir de police.

Tout stationnement abusif est puni de l’amende prévue pour les contraventions de la deuxième classe.

Lorsque le conducteur ou le titulaire du certificat d’immatriculation est absent ou refuse, malgré l’injonction des agents, de faire cesser le stationnement abusif, l’immobilisation et la mise en fourrière peuvent être prescrites dans les conditions prévues aux articles L. 325-1 à L. 325-3.

Corail77

Le 13/12/2018 à 10:11

A Paris, c’est 1jour le stationnement. Peut-être le propriétaire a-t-il des connaissances à la mairie ou simplement peut-être que la DS bouge régulièrement (sur Google, l’aile AVG est abîmée, pas sur les images plus récentes).

Laisser un commentaire