Momo Mirage : la grande illusion

Publié le mardi 21 janvier 2020.
Mis à jour le mardi 28 janvier 2020.
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Créer sa propre marque a toujours été, chez les riches amateurs de voitures, une tentation forte. Mais l’argent ne fait pas tout et peu passent véritablement à l’acte. Ferruccio Lamborghini est sans doute le plus célèbre d’entre eux, mais il n’est pas le seul : Jean Tastevin en France se rêvant en concurrent de Jaguar avec la Monica, ou bien plus tard Michel Hommell imaginant la descendante de l’Alpine A110, la Berlinette Hommell. Aux États-Unis, c’est le businessman Peter Kalikow qui va tenter sa chance, associé avec le distributeur new-yorkais de Jaguar, Alfredo Momo : la Momo Mirage doit rivaliser avec les Maserati, Jensen, Bristol et autres Aston Martin du moment.

C’est justement à cause d’Aston Martin que la petite marque prend forme dans l’esprit des deux associés. Kalikow doit sa fortune à l’immobilier, un secteur où sa famille sévit depuis les années 20, et s’offre de belles voitures comme d’autres s’offriraient des livres. Sa passion pour la chose automobile est dévorante, et ce depuis l’enfance. Forcément, il va rencontrer le dynamique, mais discret, Alfredo Momo. Ce dernier avait déjà reçu la confiance d’un riche passionné, Briggs Cunningham, au point de devenir le chef mécanicien de son écurie de course puis d’obtenir de lui la concession Jaguar (et Maserati) de New York. Kalikow, bien que plus jeune, se lie d’amitié avec Momo qui devient, en quelque sorte, son conseiller automobile personnel. C’est donc après avoir testé la toute nouvelle Aston Martin DBS en 1967 que Kalikow confie son insatisfaction à Momo. La discussion dure et finit par accoucher d’une idée folle : et s’ils créaient leur propre GT ?

Une GT italo-américaine

Momo a une certaine réputation dans le milieu automobile et connaît beaucoup de monde. Son nom et son origine italienne sont des atouts pour la création d’une marque, tandis que Kalikow, lui, a l’argent et la passion. Et pour tout dire fort envie de s’offrir une danseuse. L’affaire est donc entendue et les deux hommes s’accordent sur l’objectif : produire une GT 4 places, à mi-chemin entre une « Rolls-Royce et une Ferrari », rien que cela ! Kalikow veut le confort et le luxe de la première et la sportivité de la seconde. En réalité, c’est bel et bien Aston Martin qui est dans le viseur. Si l’idée est louable, le projet est ambitieux et devra faire des concessions.

La mécanique par exemple. Difficile de créer de toute pièce un moteur, trop cher et trop risqué : il faut donc trouver un fournisseur. Facel Vega s’était tournée vers Chrysler, la jeune marque Momo, elle, va faire comme l’italienne Iso-Rivolta et choisir General Motors et son moteur LT1 pour mouvoir sa Mirage. Il faut dire que Momo entretient d’excellentes relations avec Bill Mitchell, responsable du style et vice-président de GM depuis 1959. Certes, ce V8 de 5.7 litres manque de noblesse aux yeux de Kalikow, mais il développe tout de même 330 chevaux, de quoi assurer des performances redoutables à la Momo. Il a déjà en tête d’y ajouter une injection Lucas pour améliorer encore un peu ce moteur, mais le projet n’aboutira pas.


Stanguellini pour le châssis, Frua pour la carrosserie

Pour le châssis, les deux hommes veulent le meilleur et pensent immédiatement à un Italien reconnu, Giulio Alfieri. L’homme est séduit par le projet, mais travaille encore chez Maserati et s’avère incapable de tenir les délais. Il faut donc se tourner vers un autre prestataire. On reste en Italie, mais cette fois-ci, on s’adresse à une entreprise, reconnue pour son savoir-faire dans les châssis de compétition, notamment les monoplaces de Formule 2 ou 3 : Stanguellini, à Modène. Vittorio Stanguellini, le maître des lieux, va construire un solide châssis à plate-forme. Dans ses ateliers, les organes mécaniques sont montés : suspension de Jaguar Mark 2, amortisseurs Koni, freins Girling et moteur V8 évidemment.

Pour la carrosserie, Kalikow et Momo pensent là encore au génie italien et vont consulter Pininfarina, Michelotti ou Ghia, pour finalement choisir Pietro Frua. L’homme a ce qu’on appelle un style, que l’on retrouve sur la Glas V8, la Maserati Quattroporte I ou bien la Mistral, et enfin l’AC 428. Les dirigeants de la marque anglaise recommandent d’ailleurs chaudement le styliste italien aux deux associés américains : banco. Frua est un nom qui compte (et qui claque) pour une petite marque en devenir, mais l’homme de l’art va aussi collaborer avec Gene Garfinkel, un disciple de Raymond Loewy, qui aurait (selon certains) réalisé la quasi totalité du dessin. Peu importe, la Mirage est là, enfin prête, en 1971. Ce n’est pas la plus belle réussite de Frua : la ligne est carrée et pour tout dire un peu lourde, la calandre massive et les feux avant placés un peu bas, mais c’est la tendance de l’époque. La Momo Mirage ne révolutionne pas le marché, ni par sa technique, ni par son style, restant prudente dans sa proposition.

Des coûts de production importants

Cette proposition aurait d’ailleurs pu marcher puisque l’ambition de Kalikow était de pouvoir vendre son coupé au prix de 12 000 dollars. Dès décembre 1971, la nouvelle voiture italo-américaine se retrouve en couverture de Road & Track, le magazine de référence de l’époque. La production doit commencer en 1972 avec des ambitions modestes : 25 exemplaires par an (pour commencer). Malheureusement, les coûts explosent chez ses sous-traitants italiens : Stanguellini facture désormais son châssis 8 000 dollars, et Frua sa carrosserie 7 000 ! On dépasse déjà le prix de vente. Sans compter le transport. En outre, les grèves font rage en Italie à cette époque, et la production s’en trouve perturbée. Kalikow sent que l’aventure peut virer au cauchemar et finit par tout stopper après avoir cramé un demi-million de dollars dans l’affaire.

Au total, 9 châssis furent construits par Stanguellini, 5 voitures furent entièrement construites (et une sixième seulement en partie). Kalikow s’offre les 3 premières (les prototypes), General Motors achète la quatrième (sans doute pour l’étudier, ou par amitié pour Momo), la cinquième est vendue en Italie (et sans doute détruite dans un incendie par la suite). Autant dire que la Momo Mirage est extrêmement rare. Pour vous offrir ce collector, il faudra soit convaincre la famille Kalikow, soit GM, soit retrouver et restaurer le sixième exemplaire incomplet. À moins que l’un des trois châssis restant n’ait été finalement habillé par Frua et vendu, comme la rumeur l’a souvent prétendu.

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