Monte-Carlo 1991 : Delecour n’avait pas tapé

Publié le lundi 20 janvier 2020.
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La Ford Sierra numéro 12 sort de l’obscurité et s’avance porte conducteur ouverte. Il y a du monde au point stop, le caméraman galère. Une jante racle le sol, un antibrouillard pendouille accroché à son fil. Et puis, François Delecour hurle sa détresse. Son hystérie se propage aux témoins qui, à leur tour, lui gueulent dessus : « ça fait rien », « t’es le meilleur », « c’est toi qui as gagné ». À cet instant, Carlos Sainz remporte le rallye Monte-Carlo 1991.

« J’ai pas tapé, j’ai perdu ma roue. Mais putain c’est pas vrai ! » François Delecour pleure sa défaite au Monte Carlo 1991, et nous avec. C’est la magie des reportages de Christian Vella. Pour comprendre, il faut se remettre dans le contexte du début des années 1990 : pas de réseaux sociaux, pas d’internet, pas de chaînes télé spécialisées. Du dernier rallye, on connaît au mieux le résultat quand vient l’heure d’Auto Moto sur TF1. Et c’est parti pour un reportage de 30 minutes construit chronologiquement avec un récit, une bande son et des plans dont l’intensité dramatique monte crescendo jusqu’au dénouement… terrible ce jour-là. Un compte-rendu exhaustif entrecoupé de séquences enregistrées façon « direct » dans lesquelles le journaliste face caméra dresse son bilan au soir de chaque étape. Vraiment, il est difficile aujourd’hui d’imaginer combien ce rendez-vous nous fut précieux. Et il n’y avait pas de session de rattrapage. La rareté et la qualité de l’information donnait un goût de madeleine de Proust à nos dimanches matin.

Improvisation

En cette période du début des années 1990, le métier de pilote en rallye est différent lui aussi. Il y a moins de technologie embarquée et le téléphone portable n’a pas encore révolutionné le monde. Cela ne change pas grand-chose en Finlande ou en Corse, mais beaucoup quand les conditions de route sont variables, comme au Monte-Carlo. Cela mérite une explication. Les ouvreurs, qui passent juste avant la fermeture des routes, terminent chaque épreuve spéciale avec d’innombrables annotations dans leur road book : une plaque de verglas piégeuse ici, une courbe sèche par là… Toutes les différentes qualités de neige sont répertoriées en détail, virage après virage. L’addition de toutes ces informations peut facilement se transformer en dizaines de secondes au chronomètre. À l’inverse, une correction mal jugée ou mal recopiée par le copilote peut avoir des conséquences grave. Au Monte-Carlo, les modifications sont parfois trop nombreuses et sensibles pour être transmises par une radio qui grésille. Alors le jeu, pour les ouvreurs, consiste à rejoindre le départ des spéciales via des déviations pour remettre les précieux cahiers en main propre aux copilotes. Mais parfois, l’encombrement des routes par les spectateurs rend l’opération impossible dans le temps imparti. Alors, les équipages s’élancent en spéciale sans réellement savoir ce qui les attends. Le rallye, discipline d’improvisation, vit là ses dernières heures.



Burzet

C’est précisément dans ces conditions qu’émerge un jeune pilote inconnu du grand public. On ne résisterait à citer Christian Vella : « C’est ici dans Burzet que François Delecour passe, en quelques 25 minutes, du statut d’espoir au rang de vedette internationale. C’est dans Burzet, dans ce monument du rallye Monte-Carlo, qu’il connaît sans doute moins bien que tous les ténors de la course, qu’il met tout le monde d’équerre. Sainz à 6 secondes, Saby à 23 secondes – excusez du peu – et Biasion à 53 secondes… sans commentaire. » La surprise est de taille car François Delecour n’a jamais gagné une course, pas même un rallye régional ! Et pourtant, Peter Ashcroft, directeur de Ford Motorsport, a eu le flair incroyable d’appeler ce garçon qu’il a vu en action dans sa Peugeot 309 GTi du championnat de France. La performance du 28 janvier 1991 vient conforter son pari audacieux. Et ce n’est qu’un début. Car après avoir perdu une minute sur Carlos Sainz au cours d’une première étape dans laquelle son équipe lui avait ordonné d’assurer, François Delecour à maintenant carte blanche pour attaquer. Spéciale après spéciale, il grignote son retard jusqu’à revenir à 9 secondes de la Toyota Celica GT-4 du champion du monde. A la tombée de la nuit, Ford est en position de gagner le Monte-Carlo, une opportunité que la marque n’avait plus entrevue depuis bien longtemps.

François Delecour et sa copilote, Anne-Chantal Pauwels

Ford Sierra RS Cosworth 4×4

La dernière victoire de la firme en Principauté date en fait de l’édition 1953 avec la Ford Zephir de Maurice Gatsonides. En 1979, année de la grande domination des Ford Escort, Waldegård et Mikkola remportent cinq rallyes, mais pas le Monte-Carlo. Puis, quelques années plus tard, l’abandon brutal du règlement Groupe B renvoie la Ford RS 200 au garage, avant qu’elle n’ait été suffisamment développée pour remporter la moindre victoire. S’ensuit une période de flottement, Ford ayant développé en parallèle deux versions Groupe A d’un même modèle : la Sierra XR 4×4 dont la transmission intégrale ne peut compenser la faiblesse du moteur ; et la Sierra RS Cosworth dont les seules roues arrière motrices ne suffisent pas à passer la puissance du moteur au sol. Bien inspiré, Ford tente finalement de mixer les deux avec la Sierra RS Cosworth 4×4, basée sur la Sapphire quatre portes. Après trois apparitions peu convaincantes en 1990, personne n’attend vraiment cette voiture encore trop jeune pour rivaliser avec les Lancia Delta Intégrale et les Toyota Celica GT-4 au Monte-Carlo 1991… Jusqu’à la fameuse spéciale de Burzet. Brutalisée par les coups de volant incisifs de François Delecour, en dérive de partout, la pataude berline anglaise se transforme en bête de course, splendide dans sa livrée bleue Q8. Et ce soir-là, elle est encore plus belle avec sa rampe de phare.



Nuit de folie

16 heures, coup d’envoi de la nuit du rallye. Au premier passage dans le Turini, François Delecour devance Carlos Sainz de 11 secondes. Pour la première fois, Ford pointe en tête du classement. Les autres n’existent plus. Dans le col de la Couillole, Sainz reprend le commandement pour 8 secondes. Puis Delecour revient à 5 secondes dans Ascros – Toudon et signe son 7ème temps scratch dans le col de la Madone. On y prête déjà plus attention. Seul, dorénavant, l’écart avec Carlos Sainz compte. L’exploit pourtant reste le même. 22 heures, la première boucle est finie. Aucun des deux ne s’est rendu. Deuxième passage dans le Turini, Carlos Sainz, pourtant en proie à des problèmes de freins, récupère 2 secondes et porte son avance à 4. Au parc de regroupement de Puget Théniers, les deux pilotes avouent prendre d’énorme risques. Ils se font peur. Dans la Couillole, Delecour fait 6 secondes de mieux que Sainz et le devance maintenant de 2 secondes. Il reste trois spéciales. Dans Tourette, le Français augmente son avance de 14 secondes. Le rallye bascule… Dans l’extraordinaire. Au contrôle horaire de Peille, le pilote de la Toyota semble avoir abdiqué. 4h40, dans la Madone, Carlos Sainz établit un temps de base en 14 min 40 sec, soit tout de même 49 secondes de mieux qu’au premier passage. Delecour arrive moins de deux minutes plus tard. Au point-stop, il ne saisit pas vraiment la portée de l’évènement : 14 min 18 sec, les jeux sont faits. Il reste 22 kilomètres pour 41 secondes d’avance. 


Delecour déjanté

L’équipe de TF1 est à l’arrivée de la dernière spéciale du rallye pour accueillir la Ford du vainqueur. Mais c’est une bête blessée qui arrive. « J’ai pas tapé, j’ai perdu ma roue. Mais putain c’est pas vrai ! » Au kilomètre 4, la Ford Sierra a commencé à louvoyer. Le pilote s’est arrêté pour demander aux spectateurs de jeter un œil sur la roue arrière gauche. Elle était bien serrée. En fait, c’est le bras de suspension qui était cassé. Il n’y avait plus rien à faire, si ce n’est de continuer. Il est reparti à fond, puis il a tapé à l’avant gauche. Delecour s’effondre en pleurs. Il a perdu. Tout perdu. À l’assistance de la Turbie, il pleure encore dans les bras de Peter Ashcroft. 7h30, Carlos Sainz entre en vainqueur à Monaco. 

Au total, une quinzaine de Ford Sierra Cosworth seront engagées par l’usine en championnat du monde des rallyes 1990, 1991 et 1992. Aucun pilote ne parviendra à imposer cette voiture qui sera remplacée en 1993 par l’Escort RS Cosworth, laquelle remportera plusieurs succès dont le Monte-Carlo 1994 aux mains de François Delecour.

Texte : Julien Hergault

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1 commentaire

Oldschool45

Le 20/01/2020 à 18:37

Merci pour cet excellent article.
Étant un quadra élevé dans une famille qui conduisait des Lancia et Autobianchi, je n’ai pas honte de dire que les reportages de Christian Cella (sans oublier la rétro chaque début d’année !) m’ont fait aimer l’univers des rallyes.
Encore merci à ce grand journaliste qui savait (et pouvait!) nous émouvoir de ses magnifiques images de ces fous du volant et leurs drôles de machines !

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