Niki Lauda : une carrière à 100 à l’heure

Mercredi 22 mai 2019
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A l’heure où les pilotes de Formule 1 ressemblent à des athlètes inaccessibles, aux trajectoires professionnelles lisses et encadrées, dépendant moins de leur talent que de leurs voitures et de leurs techniciens, la disparition de Niki Lauda nous rappelle qu’il existait il n’y a pas si longtemps une catégorie de pilotes d’une autre trempe. C’était le temps où le caractère et la pugnacité valaient autant sinon plus que la pureté des tracés aux points de corde et les capacités de réglages des machines. Niki Lauda n’est pas mort sur la piste comme Ayrton Senna ou Gilles Villeneuve (et tant d’autres aussi), mais il faisait partie des Phoenix capables de survivre à un grave accident, de reprendre le volant, de gagner à nouveau, de devenir un entrepreneur à succès, sans jamais quitter le devant de la scène jusqu’à ses 70 ans.

Imaginez combien il peut être difficile d’engranger 3 titres de champions du monde quand vos adversaires se nomment James Hunt, Emerson Fittipaldi, Nelson Piquet ou Alain Prost. Si la qualité des voitures pouvait déjà jouer en faveur de l’un ou l’autre, les écarts se creusaient aussi au caractère, et Niki Lauda en avait un plein réservoir. L’homme qui ne souriait jamais était un battant perfectionniste capable de se relever du plus terrible des accidents pour revenir encore plus fort et empocher deux titres supplémentaires (après son premier en 1975), malgré l’insoutenable souffrance que ses brûlures entraînaient.

Accident et renaissance

Laissé pour mort le 1er août 1976 après être parti en tête à queue sur l’exigeant circuit du Nürburgring et être tiré in extremis de sa voiture par quatre pilotes, Harald Hertl, Brett Luger, Guy Edwards et Arturo Merzario, Niki Lauda réussira pourtant à refuser l’inexorable malgré l’extrême onction reçue ce jour-là. “Laudate Dominum” auraient pu dire les plus croyants des amateurs de F1 : 6 semaines plus tard, malgré son visage et ses mains gravement brûlées, ses poumons endommagés par l’inhalation des fumées toxiques émanant de sa Ferrari, Niki Lauda, tel un Phoenix des temps moderne, revenait au départ d’un grand prix, à Monza, décrochant une hallucinante 4ème place.

N’importe qui, dans les mêmes conditions, aurait baissé les bras et se serait laissé du temps. Pas Niki. Assoiffé de victoire et sans doute dégoûté par la perte du titre en 76 concédé à son meilleur ennemi James Hunt, Lauda prend sa revanche dès l’année suivante, empochant son deuxième championnat avec 17 points d’avance sur Jody Scheckter (futur champion du monde 79), 25 sur Mario Andretti (futur champion du monde 78) et 32 sur Hunt, se payant même le luxe de quitter Ferrari 4 courses avant la fin, le titre en poche : un caractère fort on vous dit (profitant d’ailleurs de l’occasion pour tacler Enzo).

Entrepreneur et pilote

Parti chez Brabhams, Niki n’aura pas vraiment l’occasion de récupérer son titre. Moins motivé par le pilotage et de plus en plus attiré par l’aviation, autre domaine de prédilection. Il prend sa retraite à la fin de l’année 1979 avec une ambition entrepreneuriale d’envergure : lancer sa compagnie aérienne, Lauda Air, avec deux Fokker F27 pour des trajets entre l’Allemagne et l’Autriche, sa mère patrie.

Et c’est là le plus fort : l’homme n’est pas monomaniaque… Et n’a pas qu’une passion dans la vie. Pilote d’avion depuis des lustres et un peu dégoûté par certaines choses, Niki préfère s’orienter vers l’aviation, et s’offre le luxe de la création d’entreprise. Mais n’oubliez pas qu’à l’époque, un pilote de Formule 1 ne gagne pas autant que son homologue d’aujourd’hui. Alors forcément, Lauda va devoir mettre entre parenthèse ses activités aéronautiques dès l’année 1982 pour reprendre un baquet, faute de moyens. On pourrait croire que le “vieux Lauda” revient la queue entre les jambes. Même chez McLaren, on le dit fini, bon pour la casse, et juste là pour encaisser des jetons de présence.

Retour gagnant en F1

Bonjour l’ambiance dans les paddocks. Piquet semble dominer la meute avec deux titres de champion du monde, Keke Rosberg lui disputant la palme. Prost est en pleine montée en puissance dans la même écurie mais l’ami Lauda finit par revenir au meilleur niveau, raflant la couronne en 1984 contre toute attente, coiffant au poteau son coéquipier. Comme si son come back de 84 suffisait, 1985 s’avère décevante. Démotivé ? L’esprit ailleurs ? Pas sûr : le simple fait de gagner à nouveau lui donne un nouvel élan pour sa compagnie qui s’offre en 1985 deux nouveaux Boeing 737. Un changement de dimension non négligeable pour ce qui n’était qu’une petite entreprise de transport.

Contrairement à d’autres qui vivent mal leur “retraite”, Niki Lauda s’engouffre dans sa nouvelle vie professionnelle, loin des paddocks et des inimitiés. Certes, il n’aura jamais été un bout-en-train et sera resté le pilote “boulot-boulot” qu’on aime détester, mais sans doute préfigurait-il les machines d’aujourd’hui, toujours focus sur l’objectif : combien aurait parié en 1976 sur deux titres mondiaux supplémentaires, après son accident ? Un homme normal aurait raccroché les gants sans même chercher plus loin. Pas Niki.

Le crash du vol 004

Nouvelle carrière, nouvelles galères et pas des moindres. 1991 restera sans doute gravée dans sa mémoire bien plus que 1976 et ses cicatrices sur le visages et son oreille à moitié manquante. Le 21 mai de cette année-là, un 767 de sa Lauda Air s’écrase en Thaïlande, causant la mort de 223 passagers et membres d’équipage. Une épreuve terrible qui le touchera durablement, d’autant que le temps de l’enquête se passant, on accusera Laura Air de toutes les responsabilités possibles.

Niki Lauda, pilote dans l’âme, et pas seulement de monoplaces, fera partie de ceux qui refuseront de croire à la fatalité ou à une erreur purement humaine. Sa connaissance de la mécanique et de l’aviation lui permettra d’orienter l’enquête vers la cause réelle de l’accident : un problème d’inverseur de poussée, problème qui n’était pas du fait de la maintenance ni de la qualification des pilotes. Un court circuit en était la cause, enclenchant un terrible enchaînement provoquant le décrochage de l’avion… Il aura fallu la ténacité légendaire du pilote (et peut-être sa froideur devant l’adversité) pour arriver à la vérité, obligeant l’utilisation de simulateurs pour prouver que personne n’aurait pu gérer ce problème, contrairement aux idées répandues.

Businessman avisé

Malgré tout, ce crash bouleverse Niki Lauda bien plus que son accident de 76. Seul dans sa F1, on est responsable de soi-même. Patron, il mesure soudain l’immense responsabilité qui lui incombe et cet accident le poursuivra pendant longtemps. Petit à petit, Lauda va céder son capital à Lufthansa puis à d’autres investisseurs, pour finir par revendre à Austria Airlines en 2000.

La suite ? C’est celle d’un businessman avisé, qui décide de relancer une compagnie (la passion hein ?) dès 2003, Niki Luftfhart, après le rachat d’Aero Lloyd. Basée sur le concept du low cost dès ses débuts, Lauda a du flair… Il revendra sa société à Air Berlin en 2011… Sans parler de son aller/retour sur Lauda Air avant de revendre ses parts à… EasyJet.

On le voit, Niki Lauda aura toujours été un compétiteur, y compris dans les affaires. Passionné, certes, un putain de caractère, sans doute, pas très amical avec ses congénères, un peu trop concentré sur l’objectif, mais finalement très attaché à ses équipes, et capable de défendre comme un lion son personnel au moment du crash du vol 004. Un homme qui jusqu’à son dernier souffle aura souffert de son “crash” de 1976, subissant greffes sur greffes, y compris pulmonaires grâce à son frère ou à sa deuxième compagne… Un lion comme on en fait plus (qui n’aura pas manqué d’être directeur, non exécutif, de Mercedes-AMG F1 par la même occasion… malin).

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