Pribor : le « Newport Pagnell » tchécoslovaque !

Publié le mercredi 16 mars 2016.
Mis à jour le mercredi 10 juillet 2019.
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Dans la série « histoire d’usines », je vous propose aujourd’hui de partir en Europe Centrale, et plus particulièrement en Moravie-Silésie, à Pribor. Non il ne s’agit pas d’un pays factice imaginé pour une bande dessinée, à l’instar de la Syldavie et de la Bordurie, mais d’une région aujourd’hui située en République Tchèque, proche de la frontière slovaque mais aussi polonaise, et qui, aux heures de gloires de l’usine Tatra de Pribor, faisait partie de la Tchécoslovaquie, pays que « les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître » (le titre de la chanson dont est tirée cette phrase est particulièrement adapté, même si la Bohème n’est pas la Moravie ni la Silésie).

Le siège de Tatra à la grande époque, à Koprivnice !

Contrairement aux idées reçues, le berceau de Tatra n’est pas Pribor, mais une autre ville de la région, Koprivnice (jumelée avec Trappes, ce qui, avouez-le, est cocasse). Cependant, depuis le lancement de la Tatra 603 (lire aussi : Tatra T603) en 1956, les automobiles Tatra ne sont plus fabriquées dans l’usine historique, mais dans un nouvel établissement, à quelques kilomètres de là. A Pribor les voitures, à Koprivnice les camions !

L’usine de camion, à Koprivnice aujourd’hui, encore un peu dans son jus !

Oui en vérité je vous le dis, Tatra est aussi une marque de camions ! Et d’ailleurs surtout une marque de camions. Car si l’on peut rire du destin de Tatra en matière automobile, la division camion, elle, n’a jamais cessé d’exister, et même de se distinguer sportivement, notamment au Paris-Dakar ! Les camions Tatra ne sont certes pas les plus modernes de la production mondiale encore aujourd’hui, mais ont toujours joui d’une certaine qualité de fabrication « à la tchèque » (et croyez-moi c’est un compliment et non une plaisanterie), d’une robustesse à toute épreuve, et de capacités de franchissement hors-norme !

 

Afin de vous situer un peu ce qu’a pu être l’industrie tchèque, il me faut vous rappeler ce qu’était la Tchécoslovaquie avant-guerre : avant la guerre de 14, c’est le berceau industriel de l’Empire Austro-Hongrois… Après 1918, c’est un pays certes jeune mais particulièrement puissant : ses industries lourdes sont un peu l’équivalent de ce qu’est devenu l’Allemagne après la seconde guerre mondiale, gage de qualité, de solidité, de bonne facture. Pourquoi croyez-vous que les Allemands, en 1938, ont commencé l’annexion de la Tchécoslovaquie par ce qu’on appelait les « régions des Sudètes » (ie la Bohème, la Moravie et la Silésie?). Certes, une forte minorité germanophone y habitait, mais c’était surtout le cœur de l’industrie tchécoslovaque, indispensable à l’effort de guerre allemand ! En reculant à Munich, Daladier et Chamberlain offrait sur un plateau à Hitler la puissance industrielle tchèque ! Fin de la parenthèse.

La 603 à l’époque est une voiture moderne, et classe !

Ce qui est sûr, c’est qu’après la guerre et l’intégration de la Tchécoslovaquie au sein du « bloc de l’Est », le pays reste le « cœur industriel » de l’Europe de l’Est avec la République Démocratique Allemande (qui a récupéré notamment les installations de BMW, donnant naissance à la marque Wartburg, lire aussi : Wartburg). En Tchécoslovaquie du moins, on conservera une certaine indépendance, et un petit côté « bourgeois » très subversif avec ses deux marques nationales, Tatra et Skoda.

Pribor 02

Revenons à nos moutons : Pribor. Rien ne destinait ce petit bourg d’un peu plus de 8000 habitants aujourd’hui à devenir un centre automobile connu du monde entier (beaucoup moins maintenant, hein!). Jusqu’alors, son seul titre de gloire, c’était d’avoir vu la naissance de Sigmund Freud, le père de la psychanalyse (oui, vous le croyiez Autrichien, et vous aviez raison, mais rappelez-vous, en 1856, année de sa naissance, Pribor, Freiberg en allemand, faisait partie de l’Autriche-Hongrie). Mais avec la reconstruction de l’Europe de l’Est, les besoins de pays frères, et de l’URSS en particulier, Tatra voit sa production de camion exploser, tandis que la nouvelle berline 603 s’annonce bien née, et promise à une belle carrière (elle sera la plus vendue de toutes les voitures Tatra). La décision est prise de la fabriquer dans une nouvelle usine, à Pribor donc, à quelques kilomètres à vol d’oiseau.

Pribor 03

Si la Tatra 603 s’avère être un succès, le positionnement « établi » par l’Etat (à Tatra les grandes berlines « officielles », à Skoda les berlines « populaires ») limite mécaniquement sa diffusion, d’autant que plus à l’Est, en Russie, on produit aussi des grandes limousines (lire aussi : GAZ Tchaika). L’usine n’a donc pas besoin d’être immense. On est d’ailleurs plus proche d’un Crewe pour Bentley/Rolls à l’époque, ou d’un Newport Pagnell pour Aston Martin : une charmante bourgade où se trouve une petite manufacture de voiture « hors normes » (pour l’époque et le lieu).

La Beta, dernière Tatra assemblée à Pribor !
La Beta, dernière Tatra assemblée à Pribor !

A partir de 1957, et jusque dans les années 80, Pribor sera donc « le » lieu de l’automobile chic et tchèque. Le lancement de la nouvelle Tatra 613 (lire aussi : Tatra T613) laissera même croire à un certain âge d’or, où de fiers ouvriers patriotes et communistes construisaient à la main des berlines modernes et puissantes pour leurs dirigeants dévoués ! Las, la chute du mur ruina ces espoirs. Déjà depuis le début des années 80 ne sortaient plus que quelques centaines de modèles par an, mais avec l’explosion des pays du Comecon, il ne fallait plus compter sur des commandes de l’Etat ni surtout des ex-pays frères !

L'usine Tatra de Pribor aujourd'hui ! Elle n'a changé que de couleur !
L’usine Tatra de Pribor aujourd’hui ! Elle n’a changé que de couleur !

Au début des années 90, Chrysler prit une participation de 15 %, mais finalement jettera l’éponge sans même s’y impliquer vraiment, laissant la majorité du capital à un compatriote américain, ASC. Après avoir tenté de relancer la machine avec une évolution de la 613, la 700 (lire aussi : Tatra T700), la firme s’essayera avec un véhicule plus adapté au marché (et bien loin de ce que pouvait être l’image de la division automobile Tatra), la Beta, sorte de petit utilitaire animé par un moteur Hyundai qui se vendra à quelques exemplaires entre 1997 et 1999 sans réussir à faire illusion. L’usine Tatra de Pribor fermera ses portes cette année-là, tandis que le musée de la marque sera ouvert à Koprivnice, berceau historique de la marque où les camions continuèrent d’être assemblés. L’usine sera revendue, mais reste, à la décoration près, identique à ce qu’elle a été ! Manque le panneau « Tatra » en métal entre les deux bâtiments principaux, mais on s’y croirait !

Sachez enfin que Tatra Trucks, de son côté, continue son petit bonhomme de chemin : le retour gagnant de Tatra Trucks.

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4 commentaires

niko

Le 16/03/2016 à 22:04

Je ne connaissais pas la Tatra Beta !

Paul

Le 16/03/2016 à 22:42

encore heureux que tu découvres des trucs sur BR ahahah 😉

Mad

Le 17/03/2016 à 11:25

Moi non plus, encore un chouette article!

Max

Le 17/03/2016 à 16:15

Les Tatra avaient une certaine noblesse qu’on ne retrouvait pas sur les Volga, ni les Tchaïka, trop « américanisées » (!).

Mais le V8 arrière a dû causer des sueurs froides à de nombreux chauffeurs de ministre !

Dans le même genre, à quand un article sur la Horch Sachsenring P240 ?

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