Renault Dauphine USA : le fiasco du siècle

Publié le dimanche 27 novembre 2016.
Mis à jour le dimanche 14 octobre 2018.
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La Renault Dauphine est un bon moyen de mesurer les différences automobiles entre européens et américains. Vendue (et parfois soldée) pendant presque dix ans aux Etats-Unis (1957-1966), la Dauphine réussit à se classer 9ème sur 51 au classement des « pires voitures de tous les temps » du magazine Time. Petit florilège des citations : « la chose la plus inefficace de l’ingénierie française depuis la Ligne Maginot » ; « si vous vous teniez à côté, vous pouviez l’entendre rouiller » ; « mettre 32 secondes pour atteindre 60 miles à l’heure donnait à la Dauphine un sérieux désavantage lors d’une course de vitesse avec du matériel agricole »… Sévère… mais finalement relativement juste vu les mésaventures de Renault aux USA durant cette période.

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Dès le lancement de la 4CV, le gouvernement français, à la recherche de devises (et surtout de dollars), poussa la Régie désormais nationale à exporter vers le pays de l’Oncle Sam. A partir de 1951, près de 170 000 exemplaires de la petite française se vendront aux USA, soit par le biais d’importateurs indépendants, soit via la société d’importation « officielle », Renault Incorporated. Lancée en France en 1956, la nouvelle Renault Dauphine est évidemment toute désignée pour continuer cette conquête de l’Ouest.

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La Dauphine va recevoir des adaptations au marché américain : du chrome un peu partout (bah ouais, pas bête, c’est l’Amérique), un capot avant différent, des phares avant plus gros (on les retrouvera sur la 1093, lire aussi : Renault Dauphine 1093), pare-chocs plus imposant, avec des renforts tubulaires (qui lui vont pas mal d’ailleurs), chauffage « grand froid » sur certains modèles, filtre à air renforcé, feux arrières spécifiques à catadioptres séparés, éclairage de plaque, compteur en miles, et diverses petites différences (comme le renfort de la protection du réservoir, entre autre). Bref, on croit la Dauphine prête à conquérir l’Amérique.

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Présentée le 22 mai 1957 dans un tout nouveau show room sur Park Avenue en présence de Pierre Dreyfus, le PDG d’alors, la Dauphine semble promise à une paisible carrière. Renault envisage un rythme de croisière à 25 000 exemplaires par an, un objectif pas si difficile à atteindre. Oui mais voilà, la Dauphine, ce sera un soufflet, qui gonflera, gonflera, gonflera, pour finir par s’écraser comme une crêpe. Car dans un premier temps, ce sera un succès incroyable. La petite voiture française, avec sa bouille craquante, sera l’icône des journaux de mode américains. Et le réseau de 900 dealers va réclamer de la Dauphine.

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D’une certaine manière, on va plus se sentir pisser du côté de Billancourt, et les usines de Flins ou de Vilvorde vont produire à tout va des Dauphine « Export US », embarquées sur des Liberty Ships (des bateaux qui servaient au ravitaillement de l’Angleterre pendant la seconde guerre mondiale) achetés par Renault. Il faut dire que les ventes explosent entre 1957 et 1959 : cette année là, près de 100 000 Dauphine sont vendues sur le territoire américain (90 536 ex selon http://www.dauphinomaniac.org et 102 000 selon https://www.hemmings.com/). Cette euphorie conduira à commander et envoyer un paquet de bagnoles outre-atlantique.

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Sauf que tout ne se passera pas comme prévu. Après l’enthousiasme du début viendra la Bérézina ! Fiabilité douteuse, certes, mais aussi rouille galopante pour les exemplaires en bord de mer ou régions humides, démarrage impossible pour les régions du Nord sujettes au grand froid, réseau bien en mal de fournir des pièces détachées, sans parler des voitures mal isolées qui laissent passer la poussière des régions désertiques.. Un vrai fiasco.

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Avec les succès du début, la Régie a vu trop grand, à tel point qu’avec la chute des ventes dès 1960, les dealers se retrouvent avec l’équivalent d’une année de vente en stock. Cette année là, 62 177 Dauphine sont vendues, laissant près de 45 000 voitures sur les bras… Des voitures qui prennent la poussière, le vent, l’humidité, la rouille… Une perte sèche pour Renault, qui tentera de les reconditionner pour arriver à les vendre soit sur place, soit en Europe. Pire, en 1961, les ventes tombent à 28 000 ce qui est en soit un exploit vue la réputation déplorable de la voiture et de son réseau. Pour arriver à vendre, il faut baisser le prix de 200 $ (sachant que reconditionner les voitures coûte déjà 100 $).

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Entre temps, la Régie aura tenté de refourguer la Floride, devenue Caravelle pour les Etats-Unis (lire aussi : Renault Floride/Caravelle) mais le mal était fait. Les exemplaires déjà fabriqués de la Dauphine et non rapatriés en France s’écouleront dès lors lentement mais sûrement jusqu’en 1966. L’engouement du départ laissera la place à un sentiment tenace aux USA : « les voitures françaises, c’est de la merde ». Malgré la ténacité de Renault à perdurer sur ce marché jusqu’à la vente d’AMC à Chrysler en 1987, et les tentatives de Peugeot pour s’imposer, les voitures françaises paieront toutes, d’une certaine manière, ce péché originel : une voiture pas préparée aux divers climats américains, pas adaptée dans certains cas, et surtout un réseau bâti de bric et de broc empêchant un suivi correct de la voiture. Vouloir voir trop grand, trop vite, trop tôt, aura privé Renault d’un enracinement américain que Volkswagen, le grand concurrent de l’époque avec sa Beetle, saura pérenniser ! Dont acte.

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14 commentaires

olivier

Le 27/11/2016 à 17:04

Bonjour, très intéressant. Je rajouterais à cet échec aussi le mode d’utilisation de la voiture. Un point non évoqué, la conséquence en France: des suppressions d’emploi et les grèves en 1960. Peut être un sujet d’un autre article, la transformation par des artisans locaux de quelques invendues en Dauphine électrique.

Quentin R.

Le 27/11/2016 à 17:45

Article très intéressant comme bien souvent.
C’est dommage car une Dauphine mieux adaptée aurait pu connaitre le succès sur la durée face à la Cox qui tenait alors un quasi-monopole sur le segment des petites européennes.

Et quant on sait qu’il fut envisagé d’intégrer l’Estafette à la gamme US pour concurrencer le Combi…
Mais l’homologation ne fut pas obtenue, la faute au fait qu’en cas de freinage d’urgence, l’arrière avait tendance à se lever… Un peu trop au goût des examinateurs américains.

Nabuchodonosor

Le 27/11/2016 à 19:10

… Et c’est pourtant ce qui inspira Tex Avery !
🙂

olivier84

Le 27/11/2016 à 21:57

Il est dommage que la Dauphine n’était pas adapté aux marché US. Mais le plus regrettable est que renault n’ait pas tiré leçon de cet échec et a continué de reproduire les mêmes erreurs avec les modèles suivants.
Toyota qui est implanté aux USA depuis 1957 a commencé par des échec commerciaux. Puis ce contructeur à tiré des leçons de ses échec, a proposé des produits plus adapté puis a enfin connu le succès aux états unis à partir des années 1960 jusqu’à nos jours. Pendant ce temps là renault s’est laissé vivre.

philippe

Le 27/11/2016 à 19:13

Le souci que la Cox n’a pas connu c’est le refroidissement par eau.
Pour un moteur AR la chaleur inconnue sous nos latitudes en sus des longs parcours autoroutiers conduisaient les températures moteurs au delà du supportable.
Ou à l’inverse le moteur n’arrivait pas à monter en température par grand-froid.
Sans quoi la Dauphine ne rouillait ni plus ni moins que ses concurrentes, les traitements de l’époque hélas n’avaient rien à voir avec ceux mis en place à la fin des années 70.

Eddy123

Le 27/11/2016 à 19:36

Effectivement..la Dauphine ne rouillée pas plus vite qu’une autre…

Si on se fie aux articles US…… surtout pour parler de produit Français!!

Le fait est que le transports comme le debarquement etait ubuesque…..

Paul

Le 27/11/2016 à 19:46

Dauphinemaniac qui n’est pas un site américain parle bien de rouille galopante… et d’autres soucis du genre 😉 Le problème c’est surtout que sans réseau capable de réparer, modifier, changer les pièces, bah la rouille et toutes les autres merdes, tu les paies cher 😉

Eddy123

Le 27/11/2016 à 21:27

Le mode de transport aiderait pas,,,

Par contre, le service apres vente etait un gros probleme…
Les concessionnaires démontaient les voitures en stock….

Nabuchodonosor

Le 27/11/2016 à 20:14

L’illustration montre une trentaine de Dauphines embarquées sur un cargo polyvalent, voyageant au dessus du vrac probablement, à ciel ouvert et sans paraffine de protection j’imagine pendant les 20 à 30 jours de mer nécessaires pour relier les deux rives de l’Atlantique à l’époque, ceci expliquant que la corrosion avait peut-être le temps de s’installer…

Eddy123

Le 27/11/2016 à 21:22

J’ai aussi des photos de débarquement qui font peur….
Les voitures étaient défoncées…

Nabuchodonosor

Le 28/11/2016 à 11:59

Ce qui inspira sans doutes Warhol…
🙂

Denis the Pest

Le 28/11/2016 à 13:38

j’ai lu sur le blog « curbside classic » un comparatif entre la Renault 10, évolution de la Dauphine et la Cox; les américains disent bien dans cet article que la R10 valait largement la VW et que ce qui a empêché Renault de connaître le succès ce sont la rouille et un réseau de dealers trop peu étendu et pas sérieux, le bouche à oreille a fait le reste!

Daniel

Le 01/12/2016 à 23:09

Pourquoi faire toujours toute une histoire de ce marché américain si difficile et si cher, et puis penser que du jours au lendemain, les américains peuvent lancer une action en justice justifiée ou pas et là, c’est la fin pour un constructeur français. Pour Wv qui ne s est pas quoi faire de ses milliards. C’est peanuts, mais pour Renault ou PSA ce serait la faillite.

ClubSport

Le 02/12/2016 à 13:44

En phase à 200% avec ce dernier commentaire ; actuellement des entreprises Françaises feraient bien d’en prendre de la graine…

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