Renault Frégate : naufrage dans le haut de gamme

Publié le lundi 21 octobre 2019.
Mis à jour le mercredi 23 octobre 2019.
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On ne peut pas réussir à tous les coups. Dans les années 50, Renault cartonne avec sa petite 4CV (qui sera même produite au Japon par Hino), mais son vaisseau amiral, la Frégate, galère dans le segment supérieur. Joliment dessinée et pétrie de qualité, la “grande” Renault n’aura jamais réussi à gommer ses erreurs de jeunesses ni à s’imposer face à une concurrence plus en phase avec la clientèle. Voici l’histoire de cette voiture un brin poissarde.

 

Chez Renault, les premières études d’une berline 11CV capable de concurrencer les Citroën Traction 11 ou 15 commencent en 1941 dans le plus grand secret, en même temps que celles de la 4CV. Quelques temps plus tard, Louis Renault donne la priorité à la grande plutôt qu’à la petite voiture. En 1944 pourtant, les priorités vont s’inverser : Louis Renault mort, Renault est nationalisée. C’est un Pierre Lefaucheux tout auréolé de son action dans la résistance qui prend les commandes de la nouvelle Régie et qui mise tout sur la 4CV. Cependant, le Plan Pons offre la possibilité à Renault de produire un modèle de haut de gamme. Fernand Picard, l’un des concepteurs de la 4CV, se voit confier la mission de reprendre l’étude d’une berline 11CV.

Un projet retardé

L’homme est un fervent défenseur du tout à l’arrière et propose à la direction un projet à contre-courant de la tendance pour les grandes berlines. Si le moteur à l’arrière trouve encore ses adeptes sur les plus petits modèles (4CV, VW Cox), c’est loin d’être le cas de l’autre côté du spectre où le moteur à l’avant reste la norme. Seule la marque tchécoslovaque Tatra tentera l’aventure avec la T97 avant guerre puis la 600 à partir de 1948 (elle persévérera jusqu’en 1997 avec les 603, 613 et 700). Pierre Lefaucheux préfère ne pas se risquer dans cette voie et retoque la proposition de Picard en 1949. C’est donc dans l’urgence qu’une nouvelle étude d’une propulsion à moteur avant est lancée, car l’objectif d’une présentation au Salon de Paris 1951 est malgré tout maintenu.

Alors que le temps manque déjà aux ingénieurs, le pire est à venir. En effet, en octobre 1950, le ministre de la Défense prévient Pierre Lefaucheux du risque d’interdiction de lancer un nouveau modèle à partir du 1er Janvier 1951 afin de réquisitionner les usines pour des productions militaires en cas de dégradation des conflits de Corée et d’Indochine. La Frégate est donc présentée en catastrophe le 24 novembre 1950. Il ne s’agit que d’un prototype et il reste à peine moins d’un an pour assurer la mise au point de la voiture et son industrialisation. 

Une Frégate en urgence

C’est finalement bien au Salon de Paris 1951 que s’effectue le lancement commercial de la Frégate. Le style, réalisé en interne sous la houlette de Robert Barthaud, est très réussi et plaît aux journalistes comme au public. Renault met d’ailleurs en avant son habitabilité, la Frégate offrant 6 places assises, et sa luminosité. Les essayeurs louent aussi sa tenue de route (4 roues indépendantes) et son freinage (Bendix à commande hydraulique). Malheureusement, ces qualités ne suffisent pas à en faire une bonne voiture. 

La Renault Frégate Grand Pavois (en haut) se veut le haut de la gamme, reconnaissable à ses teintes bicolores

D’abord, il y a le moteur. Le 4 cylindres de 2 litres délivre péniblement 56 chevaux SAE, de quoi tout juste atteindre 130 km/h. Petit à petit, la puissance évoluera pour passer à 58, 60 puis enfin 65 chevaux en 1954, mais la voiture pèse tout de même 1 235 kg. Mais le pire est à venir. Avec un développement raccourci, la mise au point a été bâclée. Résultat, les premiers clients subissent une fiabilité inexistante ou presque : il faudra attendre 1953 pour que les problèmes récurrents de la Frégate soient réglés, et voir les ventes passer de 10 342 exemplaires en 1952 à 27 441 en 1954. 

Lefaucheux se tue à bord d’une Frégate

Malheureusement, la scoumoune continuera à poursuivre la voiture. En février 1955, Pierre Lefaucheux doit se rendre à Strasbourg pour une conférence auprès des étudiants. Le directeur de la Régie pense d’abord à y aller en train, prend son billet puis se ravise et prend le volant de sa Frégate. Le trajet vire au drame quand, surpris par une déviation, Lefaucheux braque puis freine sur une plaque de verglas. La Frégate part en tonneau et son conducteur meurt sur le coup. Ironie de l’histoire, la voiture n’est pas très endommagée et a bien résisté, c’est la valise placée sur la banquette arrière qui tue Lefaucheux ! 

Le PDG de Renault, Pierre Lefaucheux, se tue à bord de sa Frégate

La carrière de la Frégate se poursuit cependant. Elle reçoit cette même année un nouveau moteur porté à 2,2 litres de 77 chevaux SAE (puis 80 chevaux), une version “deluxe” appelée Grand Pavois et une version break appelé Domaine. Malheureusement, en cette année 1955, la concurrence passe un cap : Citroën lance sa DS révolutionnaire et Peugeot sa sage mais réussie 403, tandis que la Vedette passait de Ford à Simca en conservant le prestige de son V8 et de son look à l’américaine. 

La Renault Domaine (et sa version luxe Manoir) tentera d’élargir la gamme grâce à une offre break familiale

Un lent déclin

En 1957, la boîte de vitesse est entièrement synchronisée tandis qu’une boîte semi-automatique à convertisseur de couple (Transfluide) est proposée en option, mais cela ne suffit pas à relancer les ventes qui s’effondrent inexorablement pour finir par devenir ridicules. En avril 1960, Pierre Dreyfus décide d’arrêter les frais après 180 463 exemplaires produits. Maigre consolation pour la Frégate, la Rambler qui prendra sa place en haut de gamme en 1962 sera un échec encore cuisant. Il faudra atteindre l’originale et réussie Renault 16 en 1965 pour enfin exister sur le créneau de la grande berline.

Aujourd’hui, les choses sont un peu différentes : peu importe ses performances limitées, c’est avant tout le charme des années 50 qui vous procurera des sensations. A l’heure des 80 km/h, elle sera parfaite pour les balades en famille dans la campagne française. En outre, elle vous permettra d’être original alors que les Tractions pullulent dans les rassemblements. Enfin, elle reste très abordable tant qu’on ne se met pas en chasse de carrosseries spécifiques comme le joli cabriolet dessiné par Letourneur et Marchand.

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1 commentaire

fraberth

Le 21/10/2019 à 18:53

Mais pourquoi un moteur aussi faiblard ? La prima quatre de 1939-1940 ou primasport faisait déjà 62 ch avec un nouveau châssis
Et il y avait plein de projets de remplacement pour toute la gamme, il fallait vraiment être con pour tout arrêter et reprendre aussi vite les études

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