Renault Neutral : low cost syndical

Publié le samedi 4 août 2018.
Mis à jour le mardi 9 juillet 2019.
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En 1979, Renault rompait tout lien avec Dacia. En 1986, la CGT, pour sauver Billancourt, faisait une étrange proposition, une Renault minimaliste baptisée Neutral. En 1999, Renault rachetait Dacia, et en 2004 sortait la Logan. Aujourd’hui, en 2018, la part du low-cost dans les résultats de Renault ne cesse de grandir. Et si les idées farfelues de la CGT des années 80 avaient boosté le Renault des années 2000 ? Petite histoire de la Renault Neutral.

Vous l’avez ou pas ? Comme Paul Sernine ou Luis Perenna pour Arsène Lupin, Neutral n’est autre que le parfait anagramme de Renault, et ce trait de génie ne vient pas d’un service marketing, mais bel et bien de la CGT, à croire que les mecs du syndicat, dans les 80’s, étaient vachement plus pertinents que la plupart des mecs qui bossent aujourd’hui dans une agence de pub’ ! Car il faut bien l’avouer, penser à une voiture low cost, appelée Neutral (impec pour la cible) et issue de Renault, c’était être visionnaire.

Revenons en 1986. C’était un peu l’annus horribilis pour Renault, et en ce début d’année, on ne pouvait plus trop se le cacher : l’aventure américaine (lire aussi : Renault à la conquête de l’Amérique) coûtait un bras, et il fallait faire des économies. Georges Besse, le patron de l’époque, croyait dur comme fer à la conquête de l’Ouest, au point d’être prêt à sacrifier Billancourt et son île-usine, Seguin. Pour défendre les emplois et l’usine, la CGT allait faire sa révolution : plutôt qu’attiser le conflit, le syndicat devenait force de proposition, en présentant son idée automobile pour sauver l’emploi, l’usine, mais aussi Renault : la Neutral.

En fait, la CGT répondait à un désir profond chez Renault depuis des années : proposer le Véhicule Bas de Gamme (VBG) qui permettrait de motoriser la classe ouvrière et de remplir les caisses de la Régie Nationale. Un cercle vertueux quoi ! Disons que venant de la part d’un syndicat encore très lié à l’URSS (son président, Roger Sylvain, n’était-il pas allé un an avant, en février 1985, à Moscou pour tenter de refourguer outillage et équipements, comme s’il avait été PDG?) c’était assez détonnant comme projet « de lutte ».

Chez Renault, la situation était explosive. Lorsque Georges Besse arrivait à la tête de la Régie en janvier 1985, les pertes étaient déjà abyssales (entre 1984 et 1985, Renault cumulera 10 milliards de francs de pertes), et le nouveau PDG décidait aussitôt de stopper les projets non rentables immédiatement : le X45 (celui d’une petite voiture bas de gamme) en fera les frais. Le projet X55 lui évoluera vers le X57 qui donnera la Clio (lire aussi : Renault Clio ), remplaçante de la Super 5 (lire aussi : Renault Super 5). La Renault 4, elle, semblait condamnée à ne pas avoir d’héritière, du moins officiellement, car le bureau d’étude bossait bel et bien sur un projet, le W60, mais de façon discrète, voire secrète.

Pour la CGT qui n’était pas au courant de l’étude W60, il était évident que les problèmes de Renault (et le maintien de la production à Billancourt) seraient réglés par la production d’une voiture à bas coûts qui viendrait remplacer la vieillissante Renault 4. Et pour le prouver, elle décidait de proposer son propre projet, elle aussi de façon discrète et avec le concours des camarades ouvriers, techniciens et ingénieurs syndiqués. Le 7 novembre 1986, une maquette était présentée, tandis que des feuillets explicatifs et revendicatifs étaient imprimés.

La ligne était extrêmement basique, entièrement tournée vers l’efficacité industrielle et la rentabilité. Il s’agissait d’une « 4L » modernisée, et donc plus carrée façon 80’s (le 4 sur la calandre atteste de la filiation), dotée d’un moteur de Super 5. L’intérieur était très spartiate et le plastique omniprésent. Dans l’idée, elle descendait d’ailleurs plus de la Renault 3 que de la Renault 4 (lire aussi : Renautl 3). En somme, la CGT réintroduisait dans les années 80 l’idée du low cost personnifiée dans les années 60 par les Citroën 2CV et Renault 3 / 4 : on parlait alors de voiture économique, répondant à un besoin simple avec des moyens simples, éprouvés et rentabilisés.

Dès la présentation de la Neutral, Georges Besse, décidé à mener son projet à terme (recentrer Renault sur les produits rentables, persister aux Etats-Unis avec l’espoir que les investissements consentis paieraient sur le long terme), balaie le projet d’un revers de la main. Le 17 novembre, soit 10 jours après, il était assassiné par Action Directe. L’organisation d’extrême gauche revendique le meurtre, expliquant agir en réaction aux décisions de licenciements massifs du PDG de Renault pour redresser les comptes, mais aussi à la mort de Pierre Overney, militant maoïste tué par un agent de sécurité de Renault quelques temps auparavant.

Georges Besse était alors remplacé par Raymond Lévy à la tête de Renault. L’assassinat de Besse avait changé la donne, et Lévy, arrivé en catastrophe, opta pour la solution la plus simple et la plus rapide pour sauver Renault : vendre les activités américaines à Chrysler, avec Iaccocca en embuscade. L’opération était discutable (AMC/Jeep s’approchaient de la rentabilité, grâce notamment au succès de la Jeep Cherokee, lire aussi : Jeep Cherokee XJ), mais avait le mérite de donner un grand bol d’air à la Régie, et de calmer la CGT : le projet Neutral resta dans les cartons, tout comme le projet W60, mis en sommeil.

Mais les traces de la lutte étaient encore présentes au sein de Renault. Aussi, lorsqu’en 1988 on décida de relancer un projet de petite voiture bas de gamme, ce fut là-encore dans le secret, sous le nom de projet W06 (W60 inversé). Un projet qui finira par aboutir, sous le crayon de Jean-Pierre Ploué, à la Twingo (lire aussi : Renault Twingo). De son côté, Louis Schweitzer qui avait vécu toute cette époque au sein de l’entreprise, n’oubliera sans doute pas l’idée du low cost. Le projet Neutral d’un côté, le succès de la Twingo de l’autre, l’avaient convaincu du potentiel d’un tel positionnement. En 1999, Renault rachetait Dacia pour la dédier à la voiture économique. Et si la Logan ne ressemblait en rien à la Neutral, elle en reprenait les principes : privilégier la praticité et la rentabilité immédiate au design et au superflu. On connaît la suite !

Pour en savoir plus, lire aussi l’excellent papier qui lui est consacré sur : Renault Concepts Online

 

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21 commentaires

Jérôme Bohame

Le 04/08/2018 à 11:18

Et le mag, il avance ?

Docteur_Oliv

Le 04/08/2018 à 11:22

Pierre OVERNEY, c’était en 1972 donc plus de 14 ans avant !
Les pertes étaient vraiment ABYSALLES et personne n’y faisait attention parce que la Régie c’est l’Etat. Trouver du boulot chez RENAULT : Totalement impossible. et comme chez PEUGEOT on était tout juste entrain de se remettre grace à la 205…
10 ans après on embauchera en urgence des Ingénieurs pour boucher les Trous des courbes d’age !
Les temps ayant changé, les gens venus d’autres un ivers, les Greffes ne prendront pas toujours !
Même dans une Industrie au temps long il fallait dèjà être agile

Docteur_Oliv

Le 04/08/2018 à 12:20

Paul j’avais résisté à te reparler du Mag !
Mais c’est vrai que ton attitude n’est plus dilettante mais un peu insultante vis à vis des gens qui ont cru en Toi (intuitu personae).
Des nouvelles et vite, sinon je crois que ta réputation va se ternir rapidement.
PS : Ceci ne remet pas en cause l’originalité de tes articles comme celui d’aujourd’hui

Jérôme Bohame

Le 04/08/2018 à 19:22

Mon petit doigt me dit que ça devrait avancer d’ici peu.

Rallyhisto

Le 04/08/2018 à 15:50

TRES INTERESSANT ,MERCI

Argentouille

Le 04/08/2018 à 16:44

Merci pour cet article !
Les propositions industrielles portées par la CGT ne sont pas nombreuses mais elles sont souvent pertinentes… mais étrangement le traitement médiatique ne suit pas bien…

L’ avion Rafale a été porté par la CGT : http://histoirecgtdassault.com/Dassault_Aviation/documents/1425034908.pdf
et, actuellement, c’est l’implantation d’une nouvelle usine (en cours d’étude) :
https://www.usinenouvelle.com/article/la-cgt-de-dassault-argenteuil-presente-les-plans-d-une-nouvelle-usine-a-eric-trappier.N614063

rama

Le 04/08/2018 à 18:20

Ils n’auraient pas du mettre 1936 sur la plaque d’immatriculation !

Vous savez ce qu’est devenu cette maquette ? Elle me fait penser un peu à la rodeo contemporaine.

La super 5 a sauvé Renault autant que la 205 Peugeot. Je ne suis pas sur qu’en 86 les français avaient vraiment envie de revenir au minimalisme d’une R4, même modernisée. Je me souviens très bien de mes parents qui avaient conduit pendant 20 ans des Dyanes des 2CV ou des 4L. Ils n’en voulaient plus.

Merci pour cette découverte estivale!

Docteur_Oliv

Le 04/08/2018 à 18:37

Assez d’accord !
Ma mère, même si elle regrettait sers 3 (TROIS ) 4L, n’était quand même pas enchantée de sa R9. Les aspirations avaient changées. cela ne signifie pas forcément plus grand puisque la suivante fût une TWINGO EASY…

Argentouille

Le 04/08/2018 à 19:36

Il y avait quand même de la place sur le marché pour un tel modèle : les panda de cette époque se sont très bien vendues !

Gérald

Le 04/08/2018 à 19:16

Je pense que c’est tout à fait voulu, c’est un clin d’oeil aux grèves de 1936, le modèle est conçu par la CGT…
Article super intéressant, je ne connaissais absolument pas cette histoire, merci Paul !

Nous75

Le 07/08/2018 à 02:27

Sauf qu a la meme epoque,
la tres rustique Panda I ,
demontrait que le marche exitait bien
pour une voiture encore plus rustique sur de nombreux point que les dernieres R4.

Docteur_Oliv

Le 07/08/2018 à 08:22

Sur quels points ?

Christophe

Le 05/08/2018 à 07:33

L’aventure américaine de Renault et les pertes abyssales c’est Bernard Hanon. Nommé en 1981, il sera remplacé par Besse après 12.5 milliards de pertes en 1984. Besse qui actera la revente d’AMC.

Docteur_Oliv

Le 05/08/2018 à 12:17

Tiens, en parlant de Bernard HANON, une phrase impressionnante : Dans les couloirs ( du Quai du Point du Jour ) Tous les gens que je croise sont tous habillés des mêmes costumes gris…Comment se renouveler…

Cheinisse

Le 05/08/2018 à 17:09

Pas d’accord:
1/ Besse ne soutenait pas l’aventure américaine, au contraire il a amorcé le retrait de Renault.
2/ Les projets VBG avaient été arrêtés pour rentabilité insuffisante par Hanon.
3/ Besse était favorable au projet W60, futur W06, futureTwingo; il l’avait « gelé » en attendant la fermeture de l’usine de Billancourt.
4/C’est Levy qui a décidé de faire la W60 contre l’avis de tout son Comité de Direction, y/c Schweitzer.
5/Le premier projet Low_Cost présenté était le W72 en 1992, refusé car Renault n’avait pas l’usine « low-cost » pour la produire, d’où, plus tard le rachat de Dacia.
6/ Neutral, trop minimaliste, n’aurait eu aucune chance sur le marché européen, ni même en Union Soviétique!

Argentouille

Le 05/08/2018 à 19:53

3/ Besse était favorable au projet W60, futur W06, futureTwingo; il l’avait « gelé » en attendant la fermeture de l’usine de Billancourt.

–> autrement dit : gelé pour pouvoir justifier plus confortablement la fermeture du site.

6/ Neutral, trop minimaliste, n’aurait eu aucune chance sur le marché européen, ni même en Union Soviétique!

–> ça se discute…

source : https://books.google.fr/books?id=23hwKFerH2kC&pg=PT15&lpg=PT15&dq=Cheinisse+cgt+renault&source=bl&ots=fbtOOMI-uh&sig=avHjcT6zQhsHbPV8NEsXo5nNASY&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwi83bfOutbcAhWGyYUKHWrsDY8Q6AEwCHoECAUQAQ#v=onepage&q=Cheinisse%20cgt%20renault&f=false

Choco

Le 08/08/2018 à 11:02

J’ai dû mal à croire que la plaque d’immatriculation ne soit qu’un simple hasard.
Après la proposition a le mérite d’exister. On en pense ce que l’on veut mais l’idée n’était pas forcément mauvaise.
J’ignorais totalement l’existence de cette voiture.
Pas sûr qu’aujourd’hui, un syndicat soit dans cette optique de proposition industrielle.

J2M

Le 08/08/2018 à 15:18

J’ai le souvenir de cette voiture à une époque où, tout jeune client Renault, je laissais beaucoup de temps et d’argent chez mon agent de la marque pour changer des pièces maîtresses sur une modeste R5.
C’est l’époque où Georges Besse fit (un mini) scandale en demandant publiquement pourquoi sa R25 passait autant de temps à l’atelier.
Dans ce contexte, la présentation de cette voiture voulue au-delà du minimalisme me plongea dans la consternation. C’était donc ça, la solution de mobilité moderne proposée par Renault avec mes sous de jeune contribuable !? On allait vers la fin de la R4 et surtout de la 2CV, (que je considère toujours comme une horreur mécanique et esthétique), et voilà qu’on nous repassait le même plat, à peine réchauffé.
On rit beaucoup, quelques mois plus tard, de la Trabant, de son deux-temps odoriférant et de sa carrosserie en duroplast. Mais là, ça ne valait guère mieux.
Pour l’anecdote, je possède encore la Twingo 94 paternelle. Je ne peux que récrire ce que j’ai déjà écrit ici même : une voiture intelligente, normalement fiable (le sursaut eut lieu, mais il fut bref), et bien dans son époque, mais rien de plus que ce qu’avait fait Alec Issigonis avec la Mini 35 ans plus tôt.
Rétrospectivement, on avait échappé à la énième copie du « parapluie à 4 roues dans le champ avec le panier d’oeuf ». On avait une copie sympathique (et confortable) de la Mini. C’était déjà ça.
Mais quel manque d’imagination, de moyens et d’ambition…
Alors quand je croise une Zoe, je me dis que l’élève Renault, un peu cossard, mais doué, a vraiment bien travaillé et qu’il mérite une mention.

schaicciaghiaccio

Le 13/08/2018 à 15:13

Je me souviens qu’une revue automobile de l’époque (L’Automobile ou L’Auto-journal) l’avait sortie en couverture comme étant un prototype de la future Renault 3. Sur la couverture de la revue, on avait cette voiture en trois portes avec des protections latérales généreuses, genre R5 GTL de l’époque.

l36

Le 16/08/2018 à 18:44

De Fremond Fargo dans le même style de voiture…potentiellement un article.

Allan Wagos

Le 21/08/2018 à 00:20

Alors que des pays vaincus comme l’Allemagne et l’Italie en 1945 étaient étaient ruinés , il n’en continuaient pas moins à produire de la belle voiture , que ce soir Mercedes chez les Allemands, qu’Alfa Roméo chez les Italiens….

Ils avaient compris que le beau se vend bien à l’exportation, alors que les Communistes voulaient niveler les masse populaires par le médiocre….

Rien n’a changé, à part quelques modèles d’exception après guerre comme Facel-Véga chez nous, nos politique en sont restés à  » la répartition égale du bien commun  »

BMW ? Porsche, Mercedes, Audi vendent de la belle bagnole pas très bon marché, mais c’est gage de sérieux et de qualité, et de standing !!!

Les Ritals quant a eux ne sont pas en reste avec Ferrari et consorts ,ces GT de rêve pas utilisable n’importe où, mais ça se vend bien …..

Nous avons eu avant guerre des modèles de prestige Delage, Delahaye, Salmson, Bugatti, Voisin, Hispano-Suiza et même Renault avec ses modèles grands luxe ou sportifs…..Mais ce plan Pons nous a plongés définitivement avec l’image la bagnole de prolo, ou la berline plus cossue, de notaire , médecin, ou bien gros épicier ou boucher-charcutier en quête de respectabilité , costaudes mais moches !

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