Saab 900 Speeder (et non Speedster): la vérité sur ce proto presque officiel !

Publié le lundi 18 septembre 2017.
Mis à jour le mardi 16 octobre 2018.
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Ecrire sur la Saab 900 Speeder et connue aujourd’hui sous le nom de Speedster (actuellement visible en France, à Bayonne, lire aussi : Saab 900 « Speedster » à Bayonne) relève du challenge, car tout et son contraire a été écrit sur elle. En tout cas beaucoup de fausses informations circulent, et même les acteurs de l’époque s’emmêlent un peu les pinceaux lorsqu’on les contacte. J’ai donc essayé de trier le bon grain de l’ivraie, d’appeler les bonnes personnes, afin de comprendre son origine, et son aventure jusqu’au Pays Basque aujourd’hui. Voici, en exclusivité sur Boîtier Rouge, l’histoire réelle de la Saab 900 Speeder !

La naissance du Speeder est finalement assez rigolote, concept car non-officiel pourtant conçu par le directeur du design de Saab lui-même, Björn Envall, et un carrossier un peu fou, Leif Mellberg. Pour expliquer le pourquoi du comment, remontons le passé.

La Saab 900 EV-1

Björn Envall est devenu le boss du design de Saab en 1969, après la mort de Sixten Sason. Déjà, il avait participé avec son maître à la définition du style de la Saab 99 lancée en 1968 (lire aussi : Saab 99). Durant les années 70, il va travailler à moderniser le dessin pour lancer l’iconique Saab 900 (lire aussi : Saab 900). Dès la fin des années 70, il va travailler au projet d’une grande Saab, la 9000, mais s’il va en superviser le style en tant que directeur du design, il en gardera un goût amer : la direction général va choisir Ital Design et Giugiaro pour dessiner cette nouvelle grande berline. Un camouflet pour Envall qui fera pourtant bonne figure au lancement de la 9000 en 1984 (lire aussi : Saab 9000).

Envall et l’EV-1: notez le bossage du capot, réalisé après coup pour que le moteur puisse tout de même rentrer

Cependant, cette blessure à l’ego va être le moteur de deux créations spectaculaires, histoire de bien affirmer que le Style Envall n’était mort, et qu’il pouvait encore surprendre son monde. Le premier de ces coups va être l’extraordinaire concept Saab EV-1, sorte de supercar sur base de 900 Turbo, au moteur poussé à 280 chevaux, permettant d’atteindre 270 km/h. Pour la réalisation de ce premier prototype, Envall va s’allier à un fou furieux du nom de Leif Mellberg.

Ce suédois autodidacte s’était déjà fait remarqué pour ses créations bizarres sur base de Saab ou de Volvo, notamment sa fabuleuse Saab 99 EMS dotée de portes papillon, mais aussi des drôles de voitures à 6 roues. Un excentrique iconoclaste et autodidacte, mais cela ne l’empêche pas de s’entendre comme larron en foire avec l’estimé et installé directeur du design Saab. Tous les deux vont réussir à convaincre la marque de les suivre sur le projet EV-1, avec des arguments massues : un coût relativement faible, un merveilleux coup de pub, et une façon de « travailler » sur l’idée de sportivité de ce concept expérimental. Sortie en 1985, l’EV-1 impressionne et montre au monde entier le savoir-faire suédois malgré la petite taille du constructeur !

Venons en à notre Speeder… Car oui, le Speedster ne s’appelle pas Speedster, mais bel et bien Speeder (le fou de vitesse en suédois). Dans la foulée de l’EV-1, Envall et Mellberg vont s’attaquer à une nouvelle étude, cette fois-ci cabriolet. A peine un travail fini, ils passent à un autre, Mellberg y passant beaucoup plus de temps, dans son atelier, tandis que Björn s’attaque au design. Tout en acier, ce cabriolet va surtout briller par la modernité de son syle, par rapport au cabriolet 900 à paraître en cette même année 1986 (lire aussi : 900 Cabriolet) mais aussi par rapport à tout ce que propose une éventuelle concurrence. La preuve, il paraît presque d’actualité encore aujourd’hui.

Le dessin de l’EV-1 semble être l’inspiration, mais le style est plus moderne encore, malgré l’utilisation de quelques éléments « old school » (il suffit de voir ces feux arrières de BMW E21, à l’instar de sa contemporaine, la MVS Venturi, lire aussi : Venturi 200). Cette fois-ci, malgré la position d’Envall dans l’organigramme, Saab ne veut pas suivre, et pour trouver le financement, il faudra trouver d’autres sources. Qu’à cela ne tienne, les deux compères vont réussir à faire financer (environ 500 000 couronnes suédoises) leur projet par un magazine suédois, Teknikens Varld. Au menu, une ligne fluide, deux bossages arrières sur le cache capote en acier (ce qui sans doute fera qu’on le nommera plus Speedster que Speeder), un intérieur cuir rouge, une instrumentation futuriste, pour l’époque, et une gueule qui respire puissance et vitesse).

Sous le capot, il s’agit de la mécanique de la 900 Turbo 16 donneuse d’organes (et de châssis), mais légèrement « retravaillée » par Mellberg. 4 cylindres Turbo certes, Boîtier Rouge évidemment, mais avec un turbo plus grand, et une injection retravaillée, pour une puissance estimée à 250 chevaux. La voiture a pu atteindre, lors d’un test, les 230 km/h, sans avoir tenté d’aller plus loin. La voiture est présentée à la presse, hors du circuit habituel des Relations Presse de Saab, et fait sensation.

C’est alors qu’entre en scène Saab France. Au moment de la présentation de la voiture au sein de la direction commerciale de Saab, non pas à Trollhättan, mais au Sud de Stockholm, dans des locaux de la maison mère Saab-Scania. Le Directeur Général de Saab France, venu en Suède pour une réunion, amateur d’automobiles, certes, mais aussi de coups médiatiques, et par ailleurs en très bon terme avec Envall, va tomber sous le charme de la Speeder, et surtout voir un très bon coup à jouer. Il rachète au nom de la société la voiture, et la rapatrie en France par conteneur.

C’est son adjoint, Claude Makowski, qui est chargé de récupérer la voiture en juillet 1986, et de la convoyer jusqu’à Paris : « vous n’imaginez pas les regards, tout au long de la route, des gens se demandant ce que c’était que cette bagnole… Pourtant, le turbo était mal réglé (ou foutu) et la voiture n’était pas aussi performante que ne le laissait paraître son look… Un défaut facilement réparable ». La voiture arrive donc chez Saab France : l’idée est simple, faire le buzz.

Dès lors, la presse française sera conviée à voir cet étonnant prototype, en sortant un paquet d’articles que j’avais moi-même vu à l’époque, sans pour autant me souvenir de tous les détails. Le projet « non-officiel » en Suède devenait « officiel » en France, outil de promotion d’une marque qui cherchait, avec peu de moyens, d’exister et de marquer sa différence.

La voiture va alors servir à toutes sortes d’événements presse Saab, des conventions « concessionnaires », et des opérations de relations publiques en général. Mais avec le temps, il devient de moins en moins nécessaire de montrer et sortir un prototype qui vieillit. Le Speeder est remisé jusqu’à ce qu’en 1991, il soit décidé de s’en séparer. C’est encore Claude Makowski (qui deviendra par la suite lui aussi le DG de Saab France) qui est chargé de trouver un acheteur. Pour cela, de discrètes annonces seront passées dans la presse spécialisées, tout simplement, pour se débarrasser du Speeder, au prix de 300 000 francs de l’époque.

C’est finalement un fou furieux de bagnoles en général et de Saab en particulier, distributeur de la marque à Bayonne, qui va se porter acquéreur de ce fameux Speeder. Ce qui tombe bien, car en tant que professionnel, il va pouvoir l’immatriculer sans difficulté. La voiture a bien des papiers, mais « à la suédoise » ou la législation était (du moins à l’époque) aussi rock n’roll qu’en Angleterre : la voiture est là bas considérée comme une Saab 900 Turbo modifiée avec une carte grise « sans modification particulière ». Ironie de l’affaire, les papiers seront perdus entre Paris et Bayonne.

Voilà comment le Speeder se retrouve depuis 1991 à Bayonne. Vincent Villanueva va régulièrement s’en servir pour son plaisir personnel, cruisant dans le Pays Basque à son volant, tout en l’exposant dans son show room de Bayonne le reste du temps. En 2007, la voiture totalisait 47 000 kilomètres. Elle est encore là-bas aujourd’hui, mais avec 10 ans de plus. Si la carrosserie n’a pas pris une ride, elle mériterait un réfection. Mais finalement, ni Villanueva ni sa fille Frédérique ne désirent s’en séparer. N’hésitez pas à vous rendre à Bayonne pour voir la bête.

Donc, pour résumer : le Speeder n’est pas le Speedster, il est de 1986 et non de 1984 comme on peut souvent le lire, il n’est pas officiellement Saab, mais dessiné par son directeur du design, et sa présence en France résulte d’une volonté de donner un coup de main et de faire un coup médiatique de la filiale française du constructeur suédois. Vous savez tout désormais !

[Edit 16/10/2018: il semblerait que cette fameuse Saab Speeder ait désormais quitté Bayonne pour la région parisienne, la famille Villanueva ayant décidé de s’en séparer auprès d’un Saabiste parisien. A suivre]

Merci à Claude pour ses anecdotes et sa disponibilités !

Images: DR, Mellbergscustom.com et André Leroux

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10 commentaires

Quentin R.

Le 18/09/2017 à 23:28

Si jamais une de mes futures pérégrinations me mène du côté de Bayonne, j’oublierais pas d’aller voir cette belle bête…

Paul

Le 19/09/2017 à 00:00

J’ai habité à côté pendant 3 ans… Je l’ai vue… Et j’ai jamais pensé à la photographier quel idiot

Quentin R.

Le 19/09/2017 à 00:53

Ça va peut-être te paraître bête comme idée… Pourquoi tu n’envisagerais pas la possibilité de voir pour faire un essai de cette auto?
Mais quelque chose me dit que cela t’as déjà traverser l’esprit… 😉

Germain

Le 19/09/2017 à 00:47

La plus boîtier rouge des boîtiers rouges, j’adore, dommage qu’elle n’ait pas été produite en série

Julien

Le 19/09/2017 à 10:14

Comme elle est de 86, il doit être possible de la faire immatriculer en collection… modifiée.
La réglementation a peut être changé (mes infos dates d’avant 2009 et le changement de reglementation concernant les CGC) mais on pouvait:
– immatriculer en CGC un véhicule sans en avoir les papiers
– pour un véhicule en CGC, on pouvait avoir la mention « modifiée » sur la carte grise lorsque celui lui avait été modifié

YD a réussi à transformer une 604 en réplique de Lotus 7 grâce à ca: http://seven-604.blogspot.sk/

Greg

Le 19/09/2017 à 10:20

Je crois que je l’ai vue à l’époque sur un salon local (Marseille).
Ma mémoire tend à m’auto-persuader que j’ai vu l’EV-1 rouge, mais les faits et la concordance des dates plaident pour la Speeder grise 😉

Donc… je l’ai vue à l’époque où Saab France l’employait pour la promotion de la marque!
La concession Saab à Marseille était à l’époque un gros établissement sur l’Avenue du Prado, non loin de BMW, et presque en face de Jaguar… et il me semble que ça se vendait plutôt bien!

Grégory Lopez

Le 19/09/2017 à 10:52

Mmmh, l’article me semble manquer un peu de recul quand il s’agit de dire qu’elle n’a pas pris une ride. Certes, je l’aurais datée du début des années 90 au lieu de 86, mais elle est quand même bien dans l’air du temps de cette époque là! Elle me semble cumuler tous les « tics  » de l’époque et on retrouve un peu de la Renault 19 cab et de la Lotus Elan (celle de Stevens) dans ce dessin (sans vouloir dire que l’un ou l’autre aient inspiré qui que ce soit, c’était juste le style en vogue à ce moment là).
Mais merci pour la découverte de cette auto à l’histoire étrange.
Sais-tu à qui sont empruntés les phares avant?
Sinon, le coffre il s’ouvre comment?

Patrick

Le 19/09/2017 à 13:39

Pour moi ce ne sont pas du tout des feux ar de BMW 3 e21, mais ceux du coupé VW Scirocco 2 ;).

Choco

Le 19/09/2017 à 13:48

« La preuve, il paraît presque d’actualité encore aujourd’hui »
Dès qu’on parle de Saab tu n’es plus très objectif Paul 🙂
J’aime beaucoup cette idée de concept non adoubé par la maison mère mais récupéré et exploité par un importateur.

Bryan

Le 19/09/2017 à 21:40

Tiens je dirais même que les feux ne sont pas de scirocco 2 ( la pointe côté clignotant ) mais d’une …. Santana ?

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