Springfield et Long Island : l’aventure américaine de Rolls-Royce

Lundi 28 novembre 2016
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L’histoire automobile recèle de petites anecdotes rigolotes, improbables, voire inconnues. Pour moi, une Rolls-Royce ne pouvait qu’être fabriquée à Londres, Derby, Crewe, voire aujourd’hui Goodwood. Et pourtant, j’ai découvert que la vénérable marque anglaise avait aussi construit des voitures aux Etats-Unis, la seule usine qu’elle ait jamais eu ailleurs qu’en Angleterre. Voici donc l’histoire de Rolls-Royce of America, et de son usine de Springfield, Massachusetts.

L'usine de Springfield
L’usine de Springfield

Avant la 1ère guerre mondiale, les Rolls-Royce étaient déjà importées aux Etats-Unis, qui devint très rapidement un marché important pour la marque anglaise. Or les taxes d’importation, et le coût du transport (sans compter sa durée), empêchaient Rolls de s’imposer sur le marché pourtant florissant des voitures de luxe outre-atlantique. Avec la fin de la guerre, les ambitions revenaient, tandis que les USA connaissaient une croissance sans précédent, et son lot de nouveau millionnaire. Il était donc temps de conquérir l’Amérique.

Une Silver Ghost "Springfield"
Une Silver Ghost « Springfield »

C’est ainsi qu’en 1919 est créée la filiale américaine Rolls-Royce of America Inc. Le 12 décembre de la même année, celle-ci annonce l’acquisition auprès de Wire Wheel Company d’une usine déjà existante à Springfield, une ville du Massachusetts, sur les bords du fleuve Connecticut, à 130 km de Boston et 190 de New York. Une ville marquée par l’industrie (siège de Smith & Wesson, mais aussi des motos Indians), et qui dispose d’un grand nombre de carrossiers : un endroit idéal pour fabriquer des automobiles. La firme annonce vouloir embaucher près de 1000 ouvriers pour produire des châssis qui seront ensuite habillés par les carrossiers de la région, voire de New York. Ces carrossiers « autorisés » sont réunis dans le programme « Rolls-Royce Custom Coach Works ».

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C’est en février 1921 que le premier châssis d’une Silver Ghost sort des « chaînes » de Springfield. Toutes les Rolls produites à Springfield porteront une plaque indiquant leur « nationalité » américaine. Dès 1923, Rolls Royce a organisé un réseau de distribution comprenant 7 show rooms aux Etats-Unis (New York, Troy, Boston, Chicago, Hartford, San Francisco et Cleveland) et 16 bureau de représentations dans divers villes du pays. L’avenir semble radieux pour Rolls-Royce aux USA.

Une Phantom I "Springfield" par Brewster
Une Phantom I « Springfield » par Brewster

En 1925, la Phantom I est lancée, et Rolls-Royce of America va réorganiser sa production. Les châssis seront toujours fabriqués à Springfield, mais désormais les carrosseries seront réalisées chez Brewster, à New York. Brewster (qui produisit même ses propres voitures au lendemain de la guerre) faisait déjà partie du programme « Rolls-Royce Costum Coach Works », mais des difficultés financières l’obligèrent à chercher un partenaire. Et quel partenaire plus naturel que Rolls-Royce, l’un de ses principaux donneurs d’ordre ? En janvier 1926, Rolls-Royce of America rachetait Brewster pour 202 000 $ (et récupérant les dettes souscrites par Brewster par la même occasion). Rolls en profita aussi pour fermer le show room de Brewster, et pour racheter son principal distributeur à New York.

L'emprunt Brewster à 7 % devint après le rachat un emprunt Rolls Royce of America
L’emprunt Brewster à 7 % devint après le rachat un emprunt Rolls Royce of America

Dès lors, Rolls-Royce of America disposait de deux « usines » aux Etats-Unis : l’une à Springfield, et l’autre à New York, dans le Queens, sur Long Island. Certains employés de Springfield furent même relocalisés à Long Island. Toutes les Phantom dont les châssis furent fabriqués à Springfield sont souvent surnommées des Rolls « Springfield », tout bêtement.

Une plaque d'une Rolls "Springfield"
Une plaque d’une Rolls « Springfield »

L’aventure de la marque anglaise semblait se profiler sous les meilleurs auspices. Mais malheureusement, les choses ne tournèrent pas vraiment comme elle l’espérait. En 1929, une crise économique sans précédent frappe les Etats-Unis, ruinant une bonne partie de la clientèle de Rolls-Royce. Le marché de la voiture de luxe s’effondra d’un seul coup, laissant Rolls avec un sacré paquet de châssis « Springfield » sur les bras. Il devenait intenable de conserver une usine comme Springfield, qui sera fermée la même année. Les châssis seront rapatriés chez Brewster, qui continuera à assembler des Phantom I, puis des Phantom II (dont les châssis provenaient, eux, de Derby, importés par voie de mer vers New York).

L'usine de Springfield aujourd'hui (en haut) et celle de New York (en bas)
L’usine de Springfield aujourd’hui (en haut) et celle de New York (en bas)

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En 1934, Rolls-Royce décida d’arrêter complètement les frais et revendit à la famille Brewster l’entreprise de carrosserie de New York. Désormais, Rolls-Royce se limitera à importer ses voitures, et n’aura plus jamais d’usine hors de l’Angleterre. En un peu plus de 10 ans, la marque aura tout de même produit près de 3000 voitures, Silver Ghost ou Phantom I, aux Etats-Unis. Qui sait ce qu’il serait advenu si la crise de 29 ne l’avait pas frappée si durement. Sans doute le centre de gravité de Rolls se serait-il déplacé de Derby à New York ? Difficile à dire. En tout cas, vous saurez aujourd’hui qu’une Rolls peut être américaine, et comme votre portefeuille n’est sûrement pas assez garni pour vous en payer une, cela servira toujours pour épater la galerie.

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7 commentaires

Nabuchodonosor

Le 28/11/2016 à 17:58

Merveilleuse histoire dont je n’avais nulle connaissance.
Je remarque cependant que la période 1919-1929 correspond peu ou prou à celle où sévit la prohibition outre atlantique avant et durant laquelle quelques personnalités, parmi les moins fréquentables, firent florès… Partant de là, établir un lien entre les attentes d’une certaine clientèle capable de payer cash et l’intérêt soudain du fabricant à produire sur place serait manquer de respect à cet honorable maison qu’est Rolls aussi je ne m’y risquerai pas… Il reste possible que pendant la prohibition les taxes d’importation et les nombreux contrôles qui en découlaient emportèrent la décision de fabriquer au plus proche du consommateur et notamment de finir, de customiser et non costumiser, Paul…
🙂

Miss280ch

Le 28/11/2016 à 18:24

Forcément la crise de 29 a fait des dégats à l’automobile de luxe.
Je ne connaissais pas non plus cette histoire de Rolls fabriquées aux US intéressant

Nabuchodonosor

Le 28/11/2016 à 18:39

Quoique… Si Sonny Corléone affectionnait sa Lincoln coupé, si Capone s’était entiché d’une Cadillac Town Sedan blindée et qu’Eliott Ness ne se séparait jamais de sa Buick série 50, Enoch « Nucky » Johnson, le roi d’Atlantic City dans le New Jersey, appréciait plus particulièrement sa Silver Ghost personnalisée selon ses vœux…

Maranhello

Le 28/11/2016 à 19:08

Une usine Rolls Royce à Springfield… C’est Homer Simpson qui les assemblait?

Paul

Le 28/11/2016 à 19:13

j’ai hésité à en parler…. mais je me suis dit que quelqu’un le ferait bien en commentaire… c’est chose faite 😉

Homer Jay

Le 28/11/2016 à 20:03

Wouh pinaise…

J2M

Le 28/11/2016 à 20:25

Sur la planète photo, plus accessible en termes de volume occupable à domicile, il y a dans le même genre les Leica « Canada », Leitz ayant eu la bonne idée d’y établir une usine dans les seventies.
Les boîtiers et objectifs ansi estampillés ont longtemps décôté (« Moi, un Canada, vos n’y pensez pas !? Ce n’est pas un Canada au moins??).
Bon, trop tard.Inaccessible. Un conseil. Rabattez-vous sur les Honeywell Pentax…
Le ES II en boîtier chromé, c’est finalement très « Boîtier Rouge ».
« To the happy few »…

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