Swallow Doretti : l’unique marque créée par une femme (et tuée par les hommes).

Publié le samedi 13 septembre 2014.
Mis à jour le jeudi 4 avril 2019.
Retour

Qui a dit que l’automobile n’était qu’une affaire d’homme ? Ce n’était pas l’avis de Dorothy Deen, cette anglaise bon teint, éprise de mécanique et de belles autos… et certainement la seule créatrice d’une marque automobile.

Cette jeune femme (à l’époque) était une pionnière, de celles qui s’affranchissent des carcans, et qui, après s’être passionnée pour l’aviation, s’est rabattue sur l’automobile en s’engageant comme pilote dans de nombreuses courses à bord d’une MG TD. En cette année 1950, les roadsters britanniques font fureur aux Etats-Unis. La british touch a été ramenée dans les bagages des GI’s de retour de la vieille Europe et de la perfide Albion en particulier. MG, Morgan et Triumph trouvent aux States le débouché qui leur manquait.

Cependant, Dorothy, avec son flair et son culot, perçoit (avant tout le monde il faut bien le dire) l’intérêt de la personnalisation : marier le marketing américain (qui change le modèle quasiment à chaque millésime) et les mécaniques anglaises (qui changent un peu des paquebots ricains). Elle ne tarde pas à convaincre son père, ingénieur cadre dans une filiale de Tube Investments, de créer une société d’accessoires enjolivant les délicieux roadsters britanniques sous la marque Doretti, une version « latinisée » du prénom de sa fille.

Mais la jeune femme a déjà toutes les qualités d’une entrepreneuse, et voit plus loin. Elle réussit tout d’abord à obtenir l’importation des Triumph TR2 en Californie. Et rêve de créer son propre modèle. Là encore, la belle jouera de son charme auprès de son papa, et des pontes de Tube Investments. Ca tombe bien, la société est propriétaire de la marque Swallow (créée par William Lyons), tombée en désuétude depuis 1945. Banco, on relance la marque avec un modèle spécifique, tout est signé en 1953. Sur la base d’une Triumph TR2, l’ingénieur Rainbow va créer un modèle délicieux, un cran au dessus de son inspiratrice, très féminin et adapté au marché US. La Swallow Doretti était née.

Sous le capot, on retrouve le moteur Triumph, un 4 cylindres de 2 litres développant 90 ch. La robe en revanche est différente, et dispose d’une carrosserie spécifique. Le chassis quand à lui est retravaillé, gagne en longueur et en largeur, et semble relativement plus rigoureux. L’intérieur est quand à lui plus luxueux, et mieux fini ! De quoi séduire les américains, qui entre début 1954 et début 1955, achèteront la belle anglaise à 276 exemplaires. Pas si mal !

Justement, c’était presque trop beau. N’oublions pas que pour les petits constructeurs britanniques, qui se relèvent doucement de la guerre, le marché américain est devenu crucial. Trop peut-être pour qu’un nouveau larron vienne s’y goinfrer aussi. La réussite de Dorothy ne plaît pas à tout le monde, et surtout pas à William Lyons, le fondateur de Jaguar en pleine expansion, et l’un des plus gros clients de Tube Investments en terme d’acier et de tubes pour ses chassis. John Black, le patron de Triumph qui lui fournit les composants mécaniques, ne résistera pas longtemps et suivra Lyons.

Malgré la protection de son père, Dorothy subira la dure loi de la jungle automobile. Devant le risque de perdre l’un de ses plus gros client, Tube Investments préférera stopper l’aventure pourtant prometteuse. Adieu Swallow Doretti, sacrifiée sur l’autel du business. Le félin aura eu le dessus sur l’amazone, tuant dans l’oeuf cette initiative pourtant intéressante d’une firme automobile créée et dirigée par une femme dans les obscures années 50. Dommage car Dorothy avait la carrure, l’intuition et les capacités pour devenir une icône de l’automobile.

Aujourd’hui, personne ne s’étonne plus d’une femme à la tête d’un grand constructeur (lire aussi : Linda Jackson). A l’époque feutrée des clubs anglais, dans cette atmosphère très « Blake et Mortimer » où la femme n’apparaît pas, j’imagine que Dorothy a fait plus que risquer de pertuber l’expansion de Jaguar : elle a commis un crime de lèse majesté en s’attaquant à une affaire d’homme. C’est aussi ce qui a fait plier si vite les dirigeants de Tube Investments malgré la présence de son père, Arthur Andersen, parmi ses cadres : comme si, après s’être laissé envoutés par la belle et séduisante Dorothy, ils avaient tous fini par se rallier à Sir Lyons, sans doute dans un club fermé de Regent Street, en fumant un cigare et en buvant un Porto. Non, une femme ne viendrait pas bousculer les habitudes ! Point barre.

Reste donc cet ultime vestige de l’industrie automobile « féminine », la Swallow Doretti, que les féministes les plus endurcies ou les amateurs d’autos rares et symboliques pourront dégotter pour la modique somme de 60 000 euros ! Et oui, la rareté a un prix !

A lire aussi d’urgence : http://www.doretti.co.uk/index.html

 

Soyez le premier à commenter cet article

Aucun commentaire

Laisser un commentaire