Tatra Trucks: le retour du camion tchèque

Publié le mercredi 3 janvier 2018.
Mis à jour le lundi 26 novembre 2018.
Retour

Si je suis depuis longtemps un fan absolu des automobiles Tatra, m’inquiétant de leur disparition en 1997 (lire aussi : Tatra T700), je me faisais moins de soucis pour les camions. Non qu’ils ne m’intéressaient pas, mais c’était moins ma tasse de thé, n’ayant pas le permis poids-lourds. Mais à force de développer la rubrique éponyme, j’ai fini par me demander ce que devenait la firme de Koprivnice. En cette rentrée 2017, je me suis donc intéressé au cas de Tatra Trucks, nouveau nom de l’entreprise depuis 2013 !

Deux T815 dans deux configurations, dans les années 80

Pour beaucoup d’amateurs de voitures, Tatra s’est rendue célèbre avec les Tatraplan, T603 (lire aussi : Tatra T603) et autres 613 (lire aussi : Tatra T613): des voitures hors-normes (du moins occidentales), avec des V8 placés à l’arrière et refroidis par air, un truc qui ne pouvait pas survivre dans l’ère moderne. Pourtant, cela faisait des lustres que l’entreprise Tatra ne dépendait pas des voitures pour vivre. A la fin des années 80, la firme tchèque produisait près de 15 000 camions, contre moins de 500 voitures par an !

De la 603 à la 613/700, l’histoire automobile de Tatra s’est arrêtée en 1998

D’ailleurs, les amateurs de sport automobile, eux, connaissaient la marque sous un autre angle : le Dakar, où les camions Tatra trustèrent les podiums pendant deux décennies, entre 1986 et 2006. Mais ces victoires ne pouvaient cacher une situation incertaine. La chute du mur et la fin du Comecon faillirent porter un coup fatal à la marque Tchèque. Adieu l’immense marché de l’Empire Soviétique et de l’Europe de l’Est, préférant désormais se fournir en camions occidentaux, plus modernes.

Le T810 militaire aujourd’hui

Pourtant, Tatra ne manquait pas d’atouts, avec des camions dont la rusticité devenait une qualité, et surtout tous équipé de transmissions 4×4, 6×6, voire 8×8 ! Un camion idéal pour les marchés émergents, moins chers que la concurrence, résistant et passant partout (ce que le Dakar prouvait bien). Mais il ne suffit pas d’avoir un bon produit : il faut aussi remplir beaucoup de conditions pour exister sur un marché du poids-lourd plutôt concurrentiel !

Le T815, dans ses version forestières ou minières

Or si Tatra disposait d’atouts, elle traînait pas mal de handicap : une image inexistante en Occident (malgré le Dakar), pas de réseau de distribution, une organisation à la soviétique calibrée pour une production de 15 à 20 000 camions sans logique de rentabilité, plus de 7500 salariés au début des années 90, et bien entendu la perte des marchés civiles et militaires de l’ex-Bloc Soviétique. Surtout, elle connaîtra une valse d’actionnaires plus ou moins sérieux ou douteux. Malgré cela, l’entreprise réussira à survivre aux années 90 et 2000 grâce notamment à des contrats militaires tchèques (notamment en 2007) mais aussi et surtout indien (dont l’armée possède 7000 camions Tatra en activité encore aujourd’hui, une fidélité bienvenue pour une petite marque). Entre temps, l’entreprise nouera des accords avec Renault Trucks pour utiliser ses cabines.

Un T79 militaire sans sa cabine

En 2007 et 2008, l’entreprise arrive à repasser au delà des 1000 camions produits par an. Mais la crise financière va rattraper une entreprise lourdement endettée (60 millions d’euros de dettes). En 2012, la production tombait à 496 camions seulement. Pourtant, suite à des accords avec DAF remplaçant ceux noués avec Renault, Tatra sortait un camion vraiment intéressant, dénommé Phoenix : cabine et moteur de DAF, mais châssis et transmission maison, pour un camion solide, éprouvé, et bénéficiant du réseau du néerlandais pour les réparations ou les pièces moteurs. Certains concessionnaires DAF n’hésitaient d’ailleurs pas à devenir représentant Tatra.

Le Phoenix, véritable renaissance pour Tatra

Mais 2012 était l’annus horribilis : malgré la présentation du Phoenix, les indiens, premier client de la marque, mirent un embargo sur les camions Tatra à la suite de soupçon de corruption lors des précédentes ventes. Les créanciers mirent en outre la pression pour récupérer leur du, obligeant la société à déposer le bilan en 2013. C’est l’entrepreneur slovaque Marek Galvas qui remportera la mise en rachetant la société pour 6,5 million d’euros. Une société qui avait déjà pas mal dégraissé son personnel avant, passant alors de plus de 2000 salariés à 1000, apurée de ses dettes, avec un produit intéressant et de nouvelle perspectives : la bonne affaire pour Galvas, via sa société Trucks Development !

Miracle : en 2014, l’Inde invitait Tatra à reprendre les négociations pour de nouveaux contrats, tandis que les marchés brésilien, jordanien ou égyptien redevenaient plus actifs. Sans compter de nouveaux concessionnaires occidentaux, en zone alpine, intéressés par la distribution de ces camions très à l’aise en milieu montagnard (Suisse, Autriche, Alpes françaises, Slovénie, Italie).

Résultat, l’année 2016 s’est terminé sur un record : 1326 camions livrés (+56 %, première année depuis 2008 à dépasser la barre symbolique des 1000 véhicules produits), un bénéfice net de 15 millions d’euros pour un chiffre d’affaire de 137 millions. 350 salariés ont été embauché, faisant passer les effectifs à 1350 salariés.

Une bonne nouvelle pour Tatra Trucks, porté par sa gamme Phoenix déclinée à toutes les sauces, et quasiment fabriqués sur-mesure pour des clients aux besoins spécifiques (comme des 6×6 avec le dernier essieu moto-directeur, ou des 8×8/6 à 6 roues directrices, pour améliorer la maniabilité en zone difficile). L’accord avec DAF est aussi intéressant, le néerlandais ne proposant pas dans sa gamme des 4×4 / 6×6 ou 8×8. Ne reste plus qu’à attendre les résultats financiers de 2017 pour voir si Tatra a bel et bien confirmé cette tendance. La marque tchèque revient dans tous les cas de loin !

Images: Tatra Trucks

Articles associés

13 commentaires

Gérald

Le 03/01/2018 à 14:56

« En cette rentrée 2018 ! » ou bien l’article est depuis un petit moment dans les cartons !
Merci Paul j’adore la photo avec le Mig, avec l’herbe coupée de près 😉
Bonne Année à tous !

molodoï

Le 03/01/2018 à 16:28

Le V8 refroidi par air était très intéressant en Russie, car pas de radiateur qui gèle par moins 40…..

Docteur_Oliv

Le 03/01/2018 à 17:33

La renaissance d’une marque historique est toujours un grand plaisir !
Nos amis de LAND ROVER nous ont habitués à de beaux croisements de ponts mais la 1ère photo est vraiment impressionante
PS : que tout 2018 soit comme ce 1er article

Georges

Le 03/01/2018 à 19:32

Et il y a des accords avec la firme français Nexter comme pour le Titus qui devrait déboucher sur des ventes.
http://www.nexter-group.fr/fr/component/content/article/70-group-focus/609-titusr-le-vehicule-6×6-blinde-polyvalent-du-xxieme-siecle
Une prise de participation de Tatra par Nexter (KNDS) pourrait être intéressante.

vlr4x4

Le 04/01/2018 à 08:29

N’oubliez pas de préciser,que malgré de gros tonnages,la suspension est à roues indépendantes
sur tous les essieux!

Docteur_Oliv

Le 04/01/2018 à 08:35

OK c’est que explique les attitudes des roues

Dubby Tatiff

Le 04/01/2018 à 13:14

J’adore les véhicules russes. Les conditions climatiques de la Russie font que ses ingénieurs ont conçus des engins absolument hors normes pour nos yeux d’occidentaux.

Georges

Le 04/01/2018 à 15:17

Sauf que là c’est pas russe mais tchèque et tchécoslovaque jusque fin 1992, les produits russes sont souvent rustiques par retard technologiques et maitrise de fabrication.
J’ai eu un télescope russe, performant optiquement avec des détails que l’on retrouve plus sauf sur des optiques très chères, et là c’était présent mais mal appliqué avec des manques.
Alors rustique oui, performant des fois et souvent avec des défauts.

Dubby Tatiff

Le 04/01/2018 à 18:30

J’ai généralisé de la Tchécoslovaquie à la Russie en passant par le bloc de l’est. D’une manière générale, les produits manufacturés issus de ce côté du rideau de fer exercent un réel pouvoir d’attraction sur les occidentaux. Les véhicules, vous citez les matériels d’optique, les montres, etc …
Tous ces produits sont délicieusement « à côté », hors normes, hors de notre temps et de notre espace. Quel charme, je trouve !

Georges

Le 04/01/2018 à 19:18

Il y a tout de même des trucs très performants chez eux, pour l’optique de conception classique ils peuvent proposer du très haut niveau, après pour la finition, c’est pas de l’Iphone X, mais ça peut être costaud.
C’est vrai que mon Maksutov de 150 en plus d’être très bon il avait ce petit coté exotique que tu évoques.
Et quel plaisir de battre sur les planètes un produit US deux fois plus gros (occidental, décédant donc) avec un plus mauvaise construction et si commun !

Georges

Le 04/01/2018 à 19:22

L’achat de ce Mak de 150 date du siècle dernier (deuxième partie des années 1990) donc je ne connais pas aujourd’hui l’état de l’art dans l’optique en Russie.

Wolfgang

Le 04/01/2018 à 23:53

Moteur et cabine Daf… plus vraiment tchèque non plus…
En fait quasi du Daf produit dans un pays à bas coût.

Rodrigo

Le 06/01/2018 à 10:44

Soupçons de corruption dans les achats de l’armée indienne? Qui l’eut dit?!

Sinon, ce serait intéressant d’avoir un billet sur le zénith de la catégorie « camions » au Dakar dans les années 80, avec des concurrents improbables comme Tatra mais aussi les espagnols de Pegaso (fournisseurs attitrés de l’armée égyptienne comme Tatra l’était de celle indienne).

Laisser un commentaire