Walter Owen Bentley : histoire d’un passionné

Publié le jeudi 7 novembre 2019.
Mis à jour le mercredi 13 novembre 2019.
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Ce n’est pas comme ça que vous réussirez dans la vie” : comme le Guy Degrenne de la publicité, Walter Owen Bentley n’était pas vraiment passionné par les études académiques, préférant rêver de trains et de cricket. Pourtant, WO, comme on le surnommait, réussira bel et bien, créant sa propre marque en janvier 1919, et présentant son premier modèle, la Bentley 3 litre, en novembre de la même année. 100 ans plus tard, Bentley Motors existe toujours, vendant presque 10 000 voitures de très grand luxe par an. Ce centenaire est l’occasion de revenir sur la vie de son créateur, qui jouera aussi un rôle important dans l’histoire de Lagonda et d’Aston Martin.

Né en 1888 dans une famille bourgeoise, Walter Owen n’est pas ce qu’on appelle un cancre, mais plutôt un esprit libre et curieux. En cette fin de 19ème siècle, l’automobile est encore balbutiante : les petits garçons rêveurs comme WO se passionnent donc pour le rail, symbole de liberté, de modernité et de vitesse. A 16 ans, il décide donc de quitter l’école pour se consacrer à sa passion, le chemin de fer, intégrant la Great Northern Railways en tant qu’apprenti. Malgré ses origines et l’aisance de sa famille, WO préfère donc la dure vie de cheminot, apprenant toutes les facettes du métier. C’est à l’entretien des machines qu’il apprend ses premiers rudiments de mécanique.

100 ans après la création de Bentley, la marque est toujours là

La passion de la mécanique

En 1906, Bentley s’offre la première d’une longue série de motos, une Quadrant, découvrant avec un certain plaisir l’ivresse de la vitesse. Ingénieux, WO s’attache alors à améliorer chacune de ses motos afin de gagner en puissance et participer à des courses de vitesse. Ses petites améliorations ne passent pas inaperçues, notamment auprès de la marque Rex qui adaptera les petites améliorations de Bentley sur ses productions de série. C’est à ce moment-là que Walter prend conscience de l’importance de la compétition pour prouver sa compétence technique.

Du rail à la moto, il ne manquait plus que l’automobile : devant l’impossibilité de réaliser une vraie carrière dans le transport ferroviaire, Walter Owen Bentley décide de tenter une autre aventure professionnelle. En 1910, il bifurque et trouve un poste d’assistant d’un directeur adjoint d’une compagnie de taxi. Le poste en tant que tel n’est qu’alimentaire, mais il y découvre ce qu’on appellera plus tard le “management” et surtout le milieu de l’automobile. Depuis son enfance peuplée de trains, le monde a changé et l’industrie automobile a beaucoup progressé. Si la voiture reste l’apanage des gens fortunés, elle n’est plus l’excentricité des débuts. Enfin, elle offre à cet homme de challenge une nouvelle forme de pilotage qui l’enthousiasme encore plus que celui de la moto. 

WO Bentley au volant d’une DFP Type 12/40

Enfin l’indépendance

Au début des années 1910, c’est la France qui domine l’industrie automobile européenne. Après une première voiture britannique, une Riley, Bentley opte pour une Sizaire-Naudin, mais c’est en 1912 que la vie de WO va prendre un virage décisif. Pour une fois, ce n’est pas lui qui est à l’origine de ce changement, mais son frère Hardy M. Bentley. Ce dernier a vent de la recherche d’un importateur britannique par la marque française DFP (Doriot, Flandrin & Parant). Il réussit à réunir 2 000 livres pour créer, avec WO et quelques autres associés, la société Bentley & Bentley. Après 8 années dans le chemin de fer, et à seulement 24 ans, il acquiert son indépendance.

WO va alors appliquer son expérience de la compétition moto à l’automobile : pour faire briller DFP en Grande-Bretagne, il va engager la Type 12/15 HP légèrement améliorée dans différentes courses de l’époque. A cette époque, DFP venait d’abandonner les moteurs Chapuis-Dornier pour un bloc maison. Bentley va avoir l’idée, après une visite à l’usine DFP de Courbevoie, de réaliser des pistons en alliage d’aluminium et de cuivre plus légers pour améliorer la puissance du moteur tout en conservant une excellente fiabilité. En 1914, il participe avec la DFP 12/40 ainsi équipée au Tourist Trophy, sur l’île de Man. Face à des concurrents dotés de moteurs 3 litres, Bentley et son 2 litres brillent et finissent en 6ème position.

Le moteur BR1 conçu par WO Bentley pendant la guerre

Concepteur de moteur d’avions

Il n’aura pas le temps d’appliquer en série ses principes sur les DFP. Cependant, la guerre va lui donner une nouvelle opportunité : après le train, la moto et l’automobile, il va découvrir l’aviation. Ses compétences reconnues vont pouvoir servir au sein de la Royal Naval Air Service, afin de concevoir ou faire produire des moteurs fiables pour les avions de chasse. Ses fameux pistons en aluminium sont adoptés chez Rolls Royce (ironie de l’histoire), Sunbeam, mais surtout sur les moteurs français Clerget-Blin fabriqués sous licence par Gwynne et qui manquent cruellement de fiabilité.

Bentley va obtenir le droit de produire ses propres moteurs, les BR1 (Bentley Rotary One) puis BR2 qui seront largement utilisés par l’aviation anglaise durant cette guerre. Cette opération lui vaudra une coquette prime pour services rendus et qui lui permettra de se lancer, après-guerre, dans une nouvelle aventure : la création de sa propre marque. La fin de la 1ère Guerre mondiale impliquant une baisse drastique des équipements militaires, particulièrement les avions, c’est donc vers l’automobile que Bentley va se tourner. Trois mois après l’armistice, le 20 janvier 1919, la Bentley Motors Ltd est lancée ainsi que l’étude d’un tout nouveau moteur 4 cylindres à 16 soupapes de 3 litres de cylindrée . Un prototype est assemblé pour être présenté en novembre au Salon de Londres. Cette première Bentley 3 litre représente tout ce que veut WO : une voiture fiable, rapide, robuste, une Grand Tourisme en fait.

Les débuts de Bentley Ltd

Il faudra attendre le 21 septembre 1922 pour voir les premières voitures de série sortir des ateliers construits pour l’occasion à Cricklewood, au nord de Londres. Entre temps, les prototypes produits participent à des courses pour bâtir la réputation de la marque, remportant notamment Brooklands en 1921. La politique sportive de Bentley s’amplifie par la suite, permettant de mettre en avant la fiabilité et les performances de ses productions : en 1924, la marque remporte même les 24 heures du Mans. Ces premiers succès et la reconnaissance commerciale laissent augurer un avenir radieux. Pourtant, la petite firme anglaise se retrouve en difficulté financière en 1926 : le développement et la mise en production de la 6 ½ litre et de son moteur 6 cylindres mettent à mal les finances de la société. L’arrivée d’un richissime amoureux de la marque au capital, Woolf Barnato sauve Bentley d’une faillite certaine. Héritier de mines de diamants en Afrique du Sud, Barnato injecte 100 000 livres sterling et devient le nouveau propriétaire.

Woolf Barnato

Walter Owen Bentley reste cependant à la tête de l’entreprise. La 3 litre remporte une nouvelle fois Le Mans en 1927 dans sa version Super Sport tandis qu’en 1928, c’est le nouveau modèle 4 ½ qui s’arroge la victoire mancelle. A l’initiative des Bentley Boys, un groupe de gentleman drivers fortunés emmenés par Barnato courant uniquement sur des Bentley, le vilain petit canard de la marque, la 6 ½ litre, va devenir la Speed Six grâce à de nombreuses améliorations. Ce modèle légendaire va remporter les 24 heures en 1929 et 1930 (un doublé à chaque fois). Bentley est au firmament du sport automobile.

Rolls-Royce rachète Bentley

Malheureusement, la crise de 1929 arrive avec un peu de retard sur le Vieux Continent et particulièrement en Grande-Bretagne. A partir de 1930, les ventes s’effondrent et Barnato doit régulièrement réinjecter de l’argent. Le coup de grâce arrivera en 1931 : la nouvelle Bentley 4 litre ne rencontre pas son public, elle qui devait relancer la firme. Barnato de son côté cesse de renflouer l’entreprise, rendant la faillite inéluctable. Rolls-Royce rachète alors Bentley tant pour éliminer un concurrent que pour s’attacher les services de WO, obligé par contrat de rester jusqu’en 1935.

Cette année-là, le nouveau propriétaire de Lagonda, Alan P. Good, réussit à convaincre Walter de le rejoindre. Dans son escarcelle, on trouve aussi un grand nombre d’anciens du département course de Bentley. Leur mission ? Concevoir un tout nouveau moteur V12. Hasard ou coïncidence, Lagonda remporte les 24 heures du Mans, même si Walter Owen Bentley n’y est pour rien. En 1937, la toute nouvelle Lagonda V12 de 4,5 litres de cylindrée et 180 chevaux est commercialisée pour concurrencer les Rolls Royce. L’année suivante, la version Rapide de 200 chevaux est présentée au public à New York. 

La guerre change la donne de l’industrie britannique qui se convertit à la production de matériel de guerre. Lagonda n’y échappe pas et ne reprend sa production habituelle qu’en 1947. Cette année-là, David Brown rachète Aston Martin comme Lagonda. Cette dernière l’intéresse surtout pour l’intéressant 6 cylindres en ligne développé par David Brown, qui équipera l’Aston Martin DB2 comme la Lagonda 2,6 litre. OW restera encore quelques années chez Aston Martin-Lagonda, avant d’effectuer une pige chez Amstrong-Siddeley. Il prendra finalement une retraite bien méritée dans les années 50 tout en restant très disponible pour le Bentley Drivers’ Club. Il meurt en 1971 à l’âge de 83 ans après une vie bien remplie, 3 femmes, mais sans descendance.

Lire aussi : Bentley 3 Litre

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