ZiL 4102 : la petite histoire de « Raïka » et « Michka », les deux protos rattrapés par la grande Histoire

Publié le jeudi 22 septembre 2016.
Mis à jour le jeudi 11 juillet 2019.
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Les années 80 reviennent à la mode aujourd’hui mais les jeunes générations n’en retiennent que ce qui les intéresse : musique, fringues (ouch), objets vintage (oui on téléphonait avec des engins à cadrans et on rembobinait les K7 avec un crayon HB si possible) et « youngtimers » pour ce qui est de l’automobile. Pourtant, malgré la légèreté apparente de l’époque, d’autres choses essentielles remplissaient notre quotidien. Nous vivions alors dans un monde encore bipolaire, et le risque de 3ème guerre mondiale qui serait sûrement nucléaire nous faisait vivre dans une ambiance assez particulière.

Les sketchs de 1985, posant les base de la 4102
Les sketchs de 1985, posant les base de la 4102

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En 1988, alors que Mitterrand s’apprête à affronter Chirac lors d’une présidentielle que l’on croyait acquise à la droite après deux ans d’une inédite cohabitation, l’URSS existe toujours, et le mur n’est pas encore tombé. Mikhaël Gorbatchev, aka Gorby, secrétaire général du PCUS depuis mars 1985 (et donc à la tête du « bloc de l’Est ») avait bien lancé la Glasnost (transparence) puis la Perestroïka (reconstruction), vaste mouvement de libéralisation de l’empire Soviétique, mais dans les esprits, la chute du mur de fin 1989 n’est encore qu’un rêve. Pourtant, les coups de boutoirs d’une course à l’armement et à la « guerre des étoiles » portés par un Reagan bien décidé à contraindre l’URSS de déposer les armes à coup de milliards de dollars.

La 4102 dans sa version 002
La 4102 dans sa version 002

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C’est dans ce contexte étrange qu’est présentée la nouvelle Zil 4102, en 1988, et cela a son importance : cette nouvelle limousine soviétique doit représenter la nouvelle URSS, plus modeste, plus moderne, moins pompeuse et moins vaniteuse. Dans la Russie d’alors, les décisionnaires automobiles sont plus politiques qu’ingénieurs ou marketeurs, et c’est à la demande personnelle de notre ami Gorby que commence l’étude de la 4102 fin 1985. Le cahier des charges vient bien du PCUS et de son secrétaire général : il faut une voiture capable de représenter les changements en cours dans la nouvelle URSS voulue par Gorbatchev.

La 4012, version Clay
La 4012, version Clay

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Les ingénieurs de chez Zil ont compris le message : avec la 4102, ils vont sortir de l’âge de pierre. Grâce à l’emploi d’une caisse autoporteuse en lieu et place des châssis séparés alors en cours chez Zil, et à l’utilisation de matériaux modernes (fibre de verre en autre), ils vont réussir à faire baisser drastiquement l’embonpoint de leur nouvelle voiture. Le style se veut lui aussi plus discret, même s’il continue à puiser son inspiration de l’autre côté de l’Atlantique, ou du Pacifique, selon qu’on regarde à l’Ouest ou à l’Est. Le résultat est conforme aux attentes : une limousine moderne, certes, mais discrète, presque passe-partout, exactement le message que veut faire passer Gorby « urbi et orbi ».

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Dans l’habitacle, le luxe est toujours présent, avec du cuir, du bois (même si c’est moins baroque qu’avant) et de la moquette épaisse. Le volant et le tableau de bord sont particulièrement modernes pour l’époque (un petit côté Renault 25, d’ailleurs, la 4102 disposait elle aussi d’un ordinateur de bord avec « voix synthétique »), le système audio doté d’un lecteur K7 (on y revient, mais il fallait toujours un crayon HB pour rembobiner), la climatisation réglable des sièges arrières, bienvenu dans la modernité.

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La 4102 n’a pourtant que 4 places. Désormais, le Secrétaire général du PCUS roulerait sans gardes du corps sur des strapontins. Deux prototypes seront réalisés entre 1988 et 1989 (certains parlent de 3, voire 4), et les ingénieurs cocasses du Caucase les appelleront Michka (pour notre ami Gorby) et Raïka (en référence à sa femme). Sous le capot, on reste sur une valeur sûre : le V8 7.7 à carburateurs développant tout de même ses 315 ch. De quoi réaliser le 0 à 100 en 10,5 secondes… Pas si mal pour le poids de la bête le tout avec une consommation réduite à 18 litres aux 100 !

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La Zil 4102 devait représenter la nouvelle URSS, moderne, modeste mais ambitieuse malgré tout, à l’instar de son chef Gorby. Mais l’histoire va la rattraper. La voiture n’est pas encore prête, et demande beaucoup de capitaux pour être lancée en série. Or le PCUS n’est pas prêt à libérer les crédits alors que l’Occident l’oblige à une course à l’armement coûteuse. Et l’année 1989 va changer totalement la donne… L’URSS doit se rendre à l’évidence et retirer ses troupes d’Afghanistan (une leçon que les américains ne méditeront pas) après une ruineuse guerre, tandis que le bloc de l’Est s’effrite. La Hongrie « ouvre » son rideau de fer au printemps, tandis que la Pologne se libéralise avec l’arrivée au pouvoir d’un membre de Solidarnosc, Tadeusz Mazowiecki et pour finir, le 9 novembre, le mur de Berlin « tombe ». Autant vous dire que si Gorbatchev reste encore quelques temps au pouvoir, il n’est plus vraiment préoccupé par sa nouvelle limousine, qui restera dans les réserves de Zil pour l’un des proto (Raïka), ou sera détruite (pour Michka).

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Voilà donc la petite histoire de Raïka et Michka, mêlée à la grande Histoire, sans doute plus passionnante. Reste cette belle (?) berline, qui devait être le fleuron de l’industrie automobile soviétique mais n’aura pas sa chance. Doit-on le regretter ?

Un peu d’info supplémentaire ? N’hésitez pas à vous rendre sur l’excellent Sovietauto: La ZiL sur SovietAuto

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11 commentaires

Igor et Grichka

Le 22/09/2016 à 14:19

Mais, de quelle galaxie vient-elle donc ?
🙂

Guilhem

Le 22/09/2016 à 19:24

Une sorte d’hybride de Volvo 940 pour les angles et le côté costaud et d’Audi 100 pour les porte-à-faux interminables et la ligne tendue. Elle est étrangement pas laide…

siddharta

Le 22/09/2016 à 20:25

« Les sketchs de 1985 »?
on aurait pu dire bien d’autres choses en somme: un projet, une ébauche ; non mieux, une esquisse…

Eddy123

Le 23/09/2016 à 06:31

Je l’adore. .
Elle est terrible. ..
Mélange de Volvo, Cadillac, Rolling contemporaines…

Spaleto

Le 23/09/2016 à 10:58

Oui elle est vraiment sympa, plus équilibrée dans les proportions que la ZiL 4104 en tout cas. Dans le registre des grosses berlines oubliées, elle fait penser à la GAZ Volga 3111 à moteur V6. On l’imagine bien un matin d’automne brumeux sur une route de campagne dans un pays du comecon.

CL55 AMG

Le 04/03/2017 à 18:45

Au cotés des Maybach dorées escortées d’une armée de classes G sur les autoroutes kirghizes …

McCloud

Le 23/09/2016 à 11:53

Mastoc, comme tout ce qui se fabriquait de l’autre côté du Rideau de Fer.

Le Sdece

Le 23/09/2016 à 15:02

Un peu de Volvo 940, de Toyota Crown (6è), de Cadillac Séville (1st), tout à la fois en effet… Suède, Japon, USA. Le mobilier à l’air d’un joyeux méli-mélo de la prod. occidentale… En ce temps là, les apparatchiks du KGB voyageaient beaucoup !

Signé Le Sdece

Wolfgang

Le 24/09/2016 à 22:45

Pas mal, pas mal.
Pas de cuir. D’ailleurs je crois qu’il y a jamais de cuir dans les autos d’URSS. Que des fauteuils en velours bien confortables.

Charly

Le 06/10/2016 à 22:35

Le cuir c’est bon pour les décadents occidentaux : quand il fait -30 t’as l’impression d’etre assis sur du marbre.

gregocox

Le 29/09/2016 à 18:57

Moi elle me fait penser à la Datsun Cédric

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