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Autonacional Biscuter : une Voisin pour l'Espagne

PAUL CLÉMENT-COLLIN - 14 août 2017

Gabriel Voisin était un drôle de zigoto. Contrairement à d’autres, Voisin était un touche à tout, un passionné, un inventeur de génie, capable de passer des avions aux voitures de luxe, pour finir sa carrière avec une drôle de création, le C30 (puis C31) Biscooter, qui connaîtra une vie commerciale non négligeable en Espagne sous le nom d’Autonacional Biscuter (surnommé affectueusement – ou non – Zapatilla la pantoufle par des espagnols un poil taquins).

Le Biscooter et son avatar espagnol Biscuter étaient à mille lieux des fabuleuses automobiles Avions Voisin (lire aussi : Avions Voisin C25 Aérodyne). Pour comprendre ce grand écart, il faut s’intéresser à Gabriel Voisin. Homme de conviction, il n’hésita pas en 1918 à cesser toute production aéronautique, traumatisé par la guerre et sa boucherie humaine : il ne voulait plus fabriquer d’engins de mort. Avant de s’orienter définitivement vers l’automobile (il commence à développer la C1 en 1918 en rachetant un projet refusé par Citroën), Voisin s’intéressa à d’autres diversifications : hangars pour avions gonflable, maison en kit dite « maison en 3 jours » et un étonnant vélo à moteur dénommé Motor Fly.

Le Motor Fly étudié par Voisin – en haut (c) Gallica – et son principe de roue arrière pleine à moteur

En 1920, l’entreprise Avions Voisin s’installe durablement sur le marché de l’automobile, mais elle aura quand même fabriqué entre 1919 et 1920 quelques dizaines de Motor-Fly : cet engin n’était en fait qu’un vélo « classique » modifié à l’arrière par l’ajout d’une roue arrière pleine dotée d’un petit moteur à la puissance faramineuse de 1,25 cheval, et d’un petit réservoir de 2,5 litres permettant une autonomie supposée de 80 km. Vous le constatez, Gabriel Voisin était quelqu’un d’inventif, et à l’esprit ouvert à toute sorte de mobilité (avions, vélos à moteur, voitures) ou de marché (hangars, maisons). C’était aussi un homme capable de déceler les capacités des autres : il engagea dès 1916 un jeune ingénieur, qui deviendra plus tard un grand nom de l’automobile, André Lefèbvre.

Le C30 Biscooter, présenté par Gabriel Voisin en 1950, servira de base au Biscuter d’Autonacional

Dans les années 30, Gabriel Voisin perdait le contrôle de son entreprise automobile, Avions Voisin, tout en continuant à travailler pour elle. Après guerre, notre ami toujours plein de ressources créa un bureau d’études, la Compagnie d’Aéromécanique. Son principal client était le fabricant de moteurs d’avions et de motocyclettes Gnome et Rhône, tout juste nationalisé au sein de la SNECMA. Pour Gnome & Rhône, Voisin étudia une gamme de motos légères. Cette première approche d’une mobilité bon marché lui donnera l’idée du Biscooter, réunissant en un seul modèle les avantages de la moto (prix, légèreté, consommation) et de l’auto (deux voire 4 places, stabilité).

Le C30 Biscooter se différencie du Biscuter par sa carrosserie plus « torturée » à l’avant, et son moteur Gnome et Rhône

Voisin, qui était un ami de Le Corbusier, avait une vision sociale de ses production, ce qui lui donnait une certaine vision du marché : en cet immédiat après-guerre, Voisin était persuadé qu’il fallait motoriser la France, mais que tous n’avaient pas les moyens de s’acheter une Citroën 2CV ou une Renault 4CV. Convaincu du potentiel du C30 Biscooter, Voisin tenta de convaincre Gnome et Rhône, entre 1949 et 1950, de mettre en production l’engin, en produisant pas moins de 15 prototypes. L’entreprise resta sourde aux appels du pied de son prestataire, faisant même tout pour tuer le projet.

Le Biscuter 100 disposait d’une carrosserie plus agréable à l’oeil que le Biscooter, et disposait d’un moteur Hispano-Villiers

Mais Gabriel Voisin n’était pas un homme à se laisser abattre : s’il rangea dans ses placards son projet, il ne l’oublia pas pour autant. En Espagne aussi, on ne l’oublia pas. En 1953, trois espagnols rendirent visite à Gabriel Voisin avec la ferme intention de produire cette étrange machine près de Barcelone : Lorenzo Marco Sarrio (un des trois fondateurs de la société Autonational), Damiàn Casanova (son chef d’atelier) et Benito Joffre (représentant de la société Cadenas).

Autonacional fit le tour des villes pour présenter le Biscuter: ici à Malaga en 1953

Car si le niveau de vie était plutôt bas en France au lendemain de la Guerre, c’était pire encore en Espagne et Sarrio voyait en ce Biscooter une bonne alternative pour se déplacer sans acheter une véritable voiture. L’un de ses associés, Angel Gil Deu, voyait d’une mauvais œil cette voiturette au point de quitter l’entreprise. C’est dire si le Biscooter était clivant !

En Espagne, le Biscuter devint rapidement la voiture des familles, et marque la mémoire collective au point de gagner le surnom de Zapatilla (la Pantoufle)

Malgré ce départ tonitruant de l’un des associés, Autonacional racheta la licence du Biscooter à Gabriel Voisin, pour le renommer Biscuter (à l’espagnole). Contrairement au Biscooter français, équipé d’un bi-cylindres 2 temps Gnome et Rhône de 125 cm3, le Biscuter espagnol était doté d’un monocylindre 2 temps Hispano sous licence anglaise The Villiers Engineering de 197 cm3 développant 9 chevaux ! A ses débuts, l’Autonacional Biscuter 100 ne disposait que de deux places, sans marche arrière, et avec des portes en option et une carrosserie en aluminium. En 1955, le Biscuter 200-A remplaçait le 100 selon les mêmes principes, mais avec une carrosserie en acier et une marche arrière (en fait, un inverseur, si bien que le Biscuter disposait de ses 3 vitesses en marche avant comme en marche arrière). Ces deux modèles (les plus populaires), coûtaient 25 000 pesetas quand une « vraie » voiture coûtait plus de 100 000 pesetas : le succès fut donc au rendez-vous dès le début de l’aventure et le Biscuter devint rapidement une voiture représentative de l’Espagne, aussi bien adulée que raillée (avec deux surnoms rigolos, « Zapatilla » – la pantoufle – mais aussi « quiero y no puedo » – je voudrais mais je ne peux pas – ).

Le Biscuter 200-C Comercial, adorable petit utilitaire « woody »

En 1957, Autonacional décidait de décliner le concept en lançant deux autres modèles : la 200-C Comercial, avec une carrosserie craquante mi bois mi-acier, version utilitaire du Biscuter ; et la 200-F surnommée Pegasin (petite Pegaso, en référence à la sportive espagnole de l’époque, lire aussi : Pegaso Z102 et Z103), un petit coupé ou cabriolet à la carrosserie en polyester au look étonnant mais finalement séduisant.

La version « sportive » 200-F ici présentée en cabriolet (existait aussi en coupé)

Cette même année, Gabriel Voisin tenta, en France, de relancer son Biscooter et présenta une nouvelle version, mais cette fois-ci dotée de 4 place : le C31. Succès d’estime, encore et toujours, mais aucun industriel n’osa se lancer en France malgré l’expérience a priori réussie en Espagne. Dommage car dans les années 60 allait se développer un nouveau marché en France : celui de la voiturette sans-permis dont Voisin aurait pu être le précurseur et pourquoi pas le leader.

Voisin C31 Biscooter, la dernière tentative de vendre le projet en France en 1957

Mais revenons en Espagne, en 1957 justement. Depuis 1953, Autonacional connaissait un certain succès même si l’entreprise restait relativement artisanal. Mais lorsque Seat (qui commercialisait depuis 1953 la 1400, une « grosse voiture » en comparaison du Biscuter) lançait sa petite 600 en août 57, ce fut le début de la fin. Certes la 600 coûtait près de 60 000 pesetas, mais elle offrait 4 places et des performances sans comparaison possible. En outre, le niveau de vie des espagnols avait bien grimpé (sans atteindre la richesse, hein!) et ceux-ci pouvaient désormais rêver à une vraie voiture.

C’est dans ces conditions qu’Autonacional tenta de diversifier sa gamme vers les utilitaires (200-C) ou le loisir (200-F) : malgré ces tentatives désespérées, la petite marque ne survivra pas au delà de l’année 1960, fermant ses portes après 12 à 15 000 exemplaires produits. Cela pourrait paraître peu, mais ce fut suffisant pour marquer durablement la mémoire collective espagnole, et aujourd’hui, le Biscuter est un objet de collection prisé, à tel point qu’il coûte assez cher. Mais malgré ça, le ticket d’entrée reste faible pour une Voisin, en comparaison des prix des automobiles Avions Voisin d’avant-guerre.

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