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Dilecta: une marque de cycles berrichonne propriétaire de... de Dion-Bouton !

PAUL CLÉMENT-COLLIN - 13 août 2016

Dans mon village berrichon, il y a un stade. Normal, pour que les plus jeunes s’initient au sport, et que les plus vieux les supportent. La ville frôlant ou ayant frôler les 2000 habitants (c’était un haut lieu de la tannerie au 19ème siècle, je le sais mes ancêtres y était tanneurs, mais aussi haut lieu de la poterie encore aujourd’hui grâce au hameau de La Borne), il n’était pas incongru d’investir dans des équipements sportifs. J’y ai joué au foot souvent, étant petit, puis joué au tennis lorsque la mairie décida d’investir dans des terrains aujourd’hui disparus. Mais ce qui m’a toujours marqué, c’est que ce petit village berrichon disposait d’un vélodrome. Oh pas un vélodrome aux virages penchés, non, mais un vélodrome tout de même.

Le Vélodrome du Blanc, dans l'Indre (36)Le Vélodrome du Blanc, dans l’Indre (36)

C’est en y amenant mes enfants à Pâques (pour pratiquer le roller, c’est cool, même si le revêtement fait mal aux jambes quand on tombe) que je me suis dit intérieurement : « le vélo, ça devait être sacrément populaire pour qu’une municipalité perdue du Berry investisse dans un vélodrome ». Et puis il a fallu que je récupère mes enfants en Charente-Maritime en juillet, pour les vacances. Comme d’habitude, ma route passe par Le Blanc, sous-préfecture de l’Indre à l’autre extrémité du Berry, à la frontière du Poitou.

De Dion Bouton CyclesCertains lecteurs se disent déjà : « mais de quoi il va bien pouvoir nous parler cet idiot ». Oui, le fil est ténu avec l’automobile, mais il se tient vous allez voir ! Bref, je passe toujours à côté d’une sorte de gymnase au toit blanc, au Blanc justement. Intrigué, je m’arrête, et que se cache-t-il derrière ? Je vous le donne en mille Emile : un vélodrome, mais cette fois un vrai, avec des « bankings ». Interloqué, je me demande ce qui a bien pu pousser là aussi une municipalité, certes sous-préfecture mais pas si grande que cela, à investir dans un vrai vélodrome. Et là je découvre (vous voyez comment je fonctionne, par rebonds intellectuels) que cette bonne vieille ville du Blanc, que je traverse un paquet de fois pour aller du Berry en Charente-Maritime (et vis versa) se trouve le berceau d’une célèbre (à l’époque) marque de vélo : Dilecta. Pire, que cette marque fut la dernière entreprise dépositaire du nom bien automobile de « De Dion-Bouton ». Etonnant non ?

Bon, je n’y connais rien en vélo, mais ce drôle de mélange entre mon Berry, l’automobile et de Dion-Bouton, un industriel du coin, le vélo, la politique et l’histoire, tout cela ne pouvait que me donner envie d’en parler.

L'usine DilectaL’usine Dilecta

Parlons d’abord de la marque de Dion-Bouton. Si cette entreprise fondée par 3 associés puis rapidement deux seulement (le Comte puis Marquis de Dion, le financier, et Georges Bouton, l’inventeur) devint rapidement, avant la première guerre mondiale, le numéro 1 de l’automobile, produisant des centaines de voitures et des milliers de moteurs (oui de Dion-Bouton vendait ses moteurs à un sacré paquet de marques naissantes ou confirmées), elle avait aussi développé bien avant un petit business, celui des vélos. Une activité qu’elle revendra en 1935, au moment de la débandade, à un industriel de l’Indre, Albert Chichery, avec le droit d’utiliser la marque, of course !

Albert Chichery n’est pas un inconnu. Sa marque de vélo, mais aussi de motocyclettes (du moins dans les années 20), Dilecta (« ce que je préfère » pour les non-latinistes), est l’une des plus importantes de l’époque, fabriquant jusqu’à 25 000 vélos par an dans son usine du Blanc, avec près de 150 employés et ouvriers. C’est en 1913 que le jeune berrichon de 25 ans (il est né en 1888) lance sa petite marque qui va rapidement prendre de l’ampleur dans un tout autre domaine : l’armement, avec la fabrication de gaines d’obus. Car en 1914, patatra, la guerre éclate, et s’il est un temps mobilisé, Chichery va vite revenir au Blanc pour participer autrement à l’effort de guerre. Un effort qui fera sa fortune, et sa renommée.

Dilecta 02

La fin du premier conflit mondial rend sa destination première à l’usine : celle de fabriquer des vélos. Mais Chichery est désormais riche ! Non content de devenir un « gros du vélo », puis de racheter les cycles de Dion-Bouton, Chichery va aussi racheter les cycles JB Louvet. Sa puissance locale et régionale n’est plus à prouver, au point qu’il se pique de politique en devenant député radical de l’Indre en 1932, et ce jusqu’en 1940. A cette date, Albert Chichery prend une ampleur nationale en intégrant (à la suite d’une démission) le gouvernement de Paul Reynaud comme Ministre du Commerce, aux côtés d’un Général de brigade à titre temporaire, secrétaire d’Etat à la Guerre, un certain Charles de Gaulle !

Chichery, c'est le deuxième en partant de la gauche !Chichery, c’est le deuxième en partant de la gauche !

L’histoire va prendre alors un tournant étonnant, tant pour le pays que pour notre industriel berrichon. Comme beaucoup de députés, il va voter les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain, et intégrer très brièvement son premier gouvernement comme Ministre de l’Agriculture et du ravitaillement, qui fera long feu. En tout, Chichery sera ministre du 5 juin au 16 juillet 1940, avec deux portefeuilles successifs : un record !

Il semblerait que le reste de la guerre soit plus flou, tant pour les industries de ce bon vieux Chichery, que pour son comportement : collabo ? Attentiste ? Disons que son amitié ancienne à Pierre Laval n’a rien arrangé, ni son statut de membre du Congrès National de Vichy. En outre, il fut radié par le nouveau Parti Radical reformé à Alger. Malgré une aide timide à la résistance à la fin du conflit, en fournissant notamment des vélos aux résistants du coin, il finira par être enlevé le 15 août 1944 et assassiné d’une balle dans la nuque. Epuration, vengeance politique et ou économique, réels faits de collaboration active ?

L'équipe Kamomé Dilecta en 1966-1967 !L’équipe Kamomé Dilecta en 1966-1967 !

A la Libération, l’usine reprend pourtant son activité, sous la marque Dilecta toujours, mais aussi de Dion-Bouton, jusque dans les années 50. La société continuera son activité jusqu’en 1968, date de son dépôt de bilan. Elle tentera même un retour en compétition sous le nom d’équipe de Kamomé-Dilecta en 1966-1967. Mais l’industrie de masse était en route, et Dilecta incapable de lutter contre ses concurrents du vélos, notamment Peugeot (tiens tiens, l’automobile, toujours) ou Micmo-Gitanes (qui sera rachetée en 1976 par Renault, tiens tiens… avant d’être revendue en 1985).

Reste qu’au Blanc, on peut voir la collection de vélos Dilecta récupérée par la mairie, et exposée au Musée des Amis du Blanc :

Musée des Amis du Blanc, 11, Grande rue, ville-haute, au Blanc.
Ouvert en juillet et août, visites guidées.
Tél. 02.54.37.25.20 et 02.54.37.05.13

Images : Delcampe.net, La Nouvelle République, Mairie du Blanc et DR


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