GMSV S1 : le mythe réinventé
par Nicolas Fourny le 13 octobre 2026C’est vrai, il y a des gens qui détestent les restomods. Les puristes, par exemple, hurlent au sacrilège dès que l’une ou l’autre officine ose toucher à un modèle de légende pour le moderniser. Et, il faut bien l’avouer, ils n’ont pas toujours tort, la boursouflure technique et la vulgarité n’étant pas toujours absentes de certains projets. Mais lorsque le père de la plus fabuleuse supercar des années 90 décide de réinterpréter son chef-d’œuvre à l’aune de la technique contemporaine, même les critiques les plus acerbes se taisent. Et admirent…

Les origines d’un mythe
L’expression « rien ne sera plus jamais comme avant » a été souvent galvaudée, à tel point qu’elle est aujourd’hui aussi usée que la courroie de distribution d’un moteur PureTech après dix mille kilomètres. Pourtant, son usage n’est pas excessif lorsqu’il s’agit de la McLaren F1, véritable mythe roulant statufié à l’instant même de sa présentation. Gordon Murray, l’ingénieur d’origine sud-africaine qui développa l’objet pour le compte de McLaren, avait promis de concevoir une sportive d’exception – on ne disait pas encore supercar – qui dépasserait ce qui se faisait alors de mieux. Or, au moment où Murray traça les premiers croquis de l’auto, en 1988, les deux machines les plus mythiques sur Terre se nommaient Porsche 959 et Ferrari F40. Deux légendes roulantes dont les performances semblaient provenir d’un autre monde. Il faut dire qu’en ce temps-là, la frontière magique des 300 kilomètres/heure avait encore quelque chose de fascinant – mais pourtant, c’est d’une autre sportive contemporaine bien moins véloce, la Honda NSX, que l’ingénieur s’inspira, à ses propres dire, pour élaborer la future F1.
Des circuits à la route
F1 : un nom qui claquait à la fois comme une évidence et une promesse. Une évidence, parce qu’entre la fin des années 80 et le début de la décennie suivante, McLaren, alors associé à Honda, domina la Formule 1 comme rarement une écurie y était parvenue, en dépit de l’âpre rivalité qui, au sein même de l’équipe, opposait les deux meilleurs pilotes du monde – j’ai nommé Alain Prost et Ayrton Senna. Et Honda, qui était alors l’un des motoristes les plus admirés, avait fort adroitement exploité la notoriété qui découlait des victoires et des titres accumulés en quelques années sur les circuits pour lancer sa NSX – une voiture objectivement plus performante et plus équilibrée que des voitures aussi réputées que les Porsche 911 Carrera ou Ferrari 328. Pour un ingénieur de la classe de Murray, qui ne se laissait pas impressionner par le prestige d’un logo, la NSX était clairement devenue la référence à suivre. Mais la future McLaren de route – la première du genre depuis la rarissime M6GT de 1969, construite en seulement deux exemplaires – allait évoluer dans une tout autre catégorie…

La meilleure de toutes
Étudiée en partant d’une feuille blanche et sans le joug usuel des limites budgétaires, la F1 est présentée officiellement dans le cadre du Grand Prix de Monaco 1992. Et les premières livraisons interviennent au début de 1994, alors que la récession n’est guère favorable à la commercialisation d’un tel engin, tarifé un million de dollars (soit 6 millions de francs de l’époque, versus 1,2 million de francs pour une Lamborghini Diablo). Certes, mais en comparaison de la McLaren, la voiture italienne ressemble à un vulgaire brouillon inabouti. Car la F1 innove à tous les niveaux, avec une coque entièrement réalisée en matériaux composites et un habitacle qui va faire couler beaucoup d’encre. Car la McLaren est une berlinette à… trois places, le conducteur étant installé au centre, en position légèrement avancée par rapport à ses deux passagers. L’expérience de conduite est donc assez éloignée de celle d’une Matra Bagheera, d’autant que, juste derrière l’habitacle, c’est un somptueux V12 aimablement fourni par BMW qui se tient prêt à catapulter l’ensemble jusqu’à l’allure faramineuse de 370 km/h !
Une réincarnation inattendue
Construite à seulement 106 exemplaires jusqu’en 1998, la F1 est aussitôt entrée au royaume des automobiles de collection, et sa cote actuelle se situe aux environs des 12 millions d’euros. Il est des chefs-d’œuvre qui demeurent intouchés des siècles durant, comme le plafond de la chapelle Sixtine. Mais le Michel-Ange de l’automobile est toujours vivant, même s’il vient de fêter ses 80 ans. Et Gordon Murray, qui a créé sa propre structure en 2017, vient de dévoiler la GMSV S1. Sous ce matricule quelque peu tarabiscoté (Gordon Murray Special Vehicles), se cache, en toute simplicité, le premier restomod inspiré de la F1. Il fallait oser, et seul son créateur pouvait s’y risquer. Le résultat est à la hauteur : dérivant directement de la S1 LM présentée l’année dernière et qui rendait hommage à la F1 GTR, qui remporta les 24 Heures du Mans en 1995, la S1 « tout court » s’éloigne de la course pour se rapprocher des codes du grand tourisme. L’engin réussit l’exploit de ressembler comme une sœur jumelle à la McLaren, bien qu’aucun panneau de carrosserie ne soit commun aux deux autos. La mécanique est également nouvelle : en lieu et place du douze-cylindres germanique, on trouve un autre V12, développé avec Cosworth, associé à une boîte manuelle à six rapports et développant 690 chevaux !

Post-scriptum : plus puissante que son inspiratrice, la S1 en a sublimé les principales vertus : légèreté (seulement 997 kilos à vide !) et aérodynamique soignée permettent à l’engin de se passer de tout appendice vulgaire. Murray démontre avec maestria que, trente-quatre ans après, son bébé n’a pas vieilli. Mais dépêchez-vous : la petite firme n’en construira que soixante-quatre exemplaires, à un tarif non encore connu à l’heure où ces lignes sont écrites…



Nicolas Fourny


