Bristol Fighter Continuation Edition : c’était ça ou (encore) mourir
par Nicolas Fourny le 15 octobre 2026Marque confidentielle s’il en est, Bristol n’a jamais réussi à intéresser qu’une petite tribu de connaisseurs terriblement snobs, pour qui rouler en Aston Martin ou en Bentley était décidément trop commun. Mais l’attachante petite officine a fini par disparaître corps et biens en 2011, après une ultime tentative de relance nommée Fighter, et c’est justement à une renaissance de ce modèle que nous sommes conviés aujourd’hui. Ainsi, la Fighter Continuation Edition, qui ne sera construite qu’à cinq exemplaires, reprend la totalité des caractéristiques de la voiture d’origine. Il est permis de considérer que le moment est historique : c’est très probablement la dernière fois que nous avons l’opportunité d’acquérir une Bristol neuve…

Élitisme, mode d’emploi
Créée en 1945 en tant que division automobile de l’avionneur éponyme, Bristol n’a jamais cherché à s’évader de son statut de petit artisan, produisant quelques dizaines de voitures par an à l’intention d’une clientèle aussi confidentielle qu’élitaire. La petite firme n’était la concurrente de personne et, à certains égards, s’apparentait à une sorte de Facel Vega britannique qui serait parvenue à survivre jusqu’au XXIe siècle en ne commettant pas l’erreur fatale de vouloir à tout prix descendre en gamme. Car contrairement à ses compatriotes Jaguar ou Rolls-Royce, Bristol s’est toujours cantonné dans les nimbes d’un exotisme discret, ne concevant aucune mécanique en interne mais tantôt les développant à partir de moteurs BMW d’avant-guerre, tantôt en les récupérant directement chez Chrysler. À part peut-être une Jensen Interceptor, difficile de faire mieux dans le genre…
Une charmante décadence
Quant au design, il n’évolua plus guère à partir de 1976 et le lancement du Type 603, un coupé patricien légèrement moins encombrant qu’une Bentley Corniche et animé par des V8 Chrysler atmosphériques, voire suralimentés par turbocompresseur à partir de 1982, s’agissant de la variante joliment dénommée « Brigand », reprenant l’appellation d’un bombardier Bristol – bien que la branche automobile eût été séparée des activités aéronautiques de la marque dès 1960. L’aventure de la 603 fit long feu, puisqu’elle ne s’acheva qu’avec le lancement de la Blenheim en 1993, ultime itération du modèle, immédiatement identifiable à la greffe controversée de feux arrière issus de la Vauxhall Senator... En son temps, l’engin fut salué par la revue spécialisée Car par une formule assassine : « It’s handmade horror » (toute traduction étant inutile) !

Fight again
Un jugement lapidaire qui, avec le recul du temps, nous semble plutôt injuste. Porté à bout de bras par Tony Crook, ancien pilote et personnage atypique qui contrôla et dirigea Bristol Cars à lui seul durant un quart de siècle, le constructeur fit longtemps de son mieux pour continuer à exister, proposant à une clientèle de plus en plus clairsemée des modèles hors d’âge, les découvrables 412, Beaufighter puis Beaufort, dessinées par Zagato en 1975, se chargeant de compléter la gamme. Au fil des replâtrages plus ou moins convaincants, chacun s’attendait à ce que l’aventure s’arrête un jour ou l’autre faute de moyens pour lancer une voiture inédite, et c’est pourquoi la présentation du coupé Fighter, en 2003, provoqua une véritable surprise. Une fois encore baptisé en hommage à un ancien modèle d’avion Bristol, l’engin n’avait cependant plus rien en commun avec les dernières Blenheim, dont les substrats remontaient tout de même aux années 1950. Et cette fois, c’en était bien fini des charmes sénescents d’un grand tourisme fin de race dont plus aucun restylage ne pouvait prolonger l’existence. Conçue pour en découdre avec les supercars de son temps et vendue deux fois plus cher qu’une Bentley Continental GT, la Fighter était un authentique morceau de bravoure – mais elle incarnait aussi les dernières exhalaisons d’une vieille âme dont le nom ne résonnait plus que dans la mémoire de quelques gentlemen drivers qui avaient fêté leurs vingt ans alors que Winston Churchill était encore Premier ministre.
Du V8 au V10
Construite à seulement treize exemplaires en son temps, la Fighter avait bien sûr disparu en même temps que son constructeur – mais cinq châssis inachevés avaient été soigneusement stockés en attendant une très hypothétique renaissance de Bristol. Eh bien, nous y sommes : Paul King, actuel détenteur de la marque, travaillant de pair avec Richard Hackett, un ancien collaborateur de Tony Crook, a décidé de finaliser la construction de ces cinq Fighter laissées en déshérence depuis quinze ans. Et il ne s’agit pas là d’un vulgaire restomod : la configuration de l’auto est strictement la même qu’à son apparition. On retrouve donc le très sulfureux V10 8 litres de feue la Dodge Viper, les clients ayant le choix entre deux niveaux de puissance (525 ou 600 chevaux). La variante la plus puissante revendique 338 km/h en pointe et peut abattre le 0 à 100 km/h en moins de quatre secondes. Avec des dimensions contenues (seulement 4,42 mètres de long) et un design dont les étranges proportions achèvent de rendre l’auto attachante, la Fighter vous convie à un authentique voyage dans le temps une fois que vous aurez soulevé l’une des deux portes papillon pour vous glisser à bord. Étroit, c’est-à-dire délicieusement intime, tapissé de cuir et présentant une ergonomie à rendre fou un ingénieur de chez Tesla, l’habitacle veuf de tout écran permet de se rappeler à quoi devrait ressembler le mobilier d’une automobile digne de ce nom. Tel n’est pas le moindre des mérites de cette renaissance inattendue !



Post-scriptum : les actuels dirigeants de Bristol présentent la Fighter Continuation Edition comme le premier jalon d’un retour de la firme. Un peu comme la MG RV8 avait annoncé le lancement de la MG F il y a une trentaine d’années, l’auto a pour mission de remettre le petit constructeur dans la lumière, avant que d’autres modèles plus contemporains – et à propulsion électrique - ne voient le jour. Quoi qu’il en soit, si la Fighter vous tente, il vous faudra des reins solides : si Bristol n’a communiqué aucun tarif officiel, celui-ci devrait être encore plus stratosphérique qu’il y a vingt ans !


Nicolas Fourny
