
Voici la Renault la plus rare de l’histoire… née d’un pari à 30 millions
À la fin des années 1980, Renault vit les dernières heures de son aventure industrielle américaine. Malgré l’alliance avec American Motors Corporation, la marque au losange peine à s’imposer durablement sur le marché nord américain. Pourtant, au moment même où Renault s’apprête à se retirer, un projet étonnant voit le jour. Pour soutenir l’image de la marque et démontrer son savoir-faire sportif, la Régie décide d’homologuer l’Alpine GTA V6 Turbo aux normes américaines. L’opération coûtera une fortune et se soldera par un échec commercial retentissant. Mais cet échec donnera naissance à une Alpine devenue aujourd’hui un collector absolu.
Renault et le rêve américain
Depuis ses origines, Renault regarde vers les États Unis avec fascination. Dès le début du XXe siècle, la marque française tente d’y vendre ses voitures. Mais c’est surtout après la Seconde Guerre mondiale que la présence du constructeur devient visible. La petite Renault 4CV rencontre alors un succès inattendu. Dans une Amérique dominée par les berlines massives et gourmandes en carburant, cette petite européenne économique trouve sa place auprès d’une clientèle urbaine. L’embellie ne dure pourtant pas. Dès les années 1960, les modèles Renault apparaissent de moins en moins adaptés au marché américain. Trop petits, parfois jugés sous motorisés, ils peinent à rivaliser avec la production locale. Dans les années 1970, Renault tente un nouveau pari en s’alliant avec American Motors Corporation. L’idée consiste à s’appuyer sur un constructeur américain pour produire et distribuer des modèles adaptés au marché local. L’ensemble AMC Jeep Renault voit ainsi le jour, mais les difficultés financières d’AMC rendent l’aventure fragile. En 1987, Renault finit par céder ses parts à Chrysler. C’est précisément dans ce contexte qu’apparaît un projet aussi audacieux qu’improbable.
Trente millions de dollars pour vendre une Alpine
À la fin des années 1980, les normes automobiles américaines figurent parmi les plus strictes au monde. Sécurité, émissions polluantes, résistance aux chocs. Chaque modèle doit subir une longue série de tests et d’adaptations pour être homologué. Renault décide pourtant de faire certifier l’Alpine GTA V6 Turbo. L’investissement est colossal. Près de trente millions de dollars sont engagés afin de rendre la sportive de Dieppe conforme aux exigences américaines. La suite est brutale. Seulement douze clients accepteront de signer un bon de commande. Le calcul est implacable. Chaque Alpine vendue aura coûté environ deux millions et demi de dollars d’investissement à Renault. Rapporté à aujourd’hui, cela représenterait plus de sept millions de dollars par voiture.
Une GTA profondément modifiée
Pour être vendue aux États Unis, la GTA doit subir plusieurs transformations. Les plus visibles concernent la sécurité. Les normes américaines imposent des pare chocs capables d’absorber des impacts à faible vitesse sans dommage pour la carrosserie. Les Alpine destinées à l’export reçoivent donc des éléments plus volumineux que sur les versions européennes. Les phares évoluent également. Les optiques fixes disparaissent au profit de phares escamotables plus conformes à la réglementation américaine. Sous le capot, la mécanique est elle aussi adaptée. Le V6 turbocompressé doit recevoir un système de dépollution plus sévère qui réduit légèrement ses performances. La puissance perd une vingtaine de chevaux et le couple diminue d’environ quatorze newtons mètres. La GTA américaine développe ainsi environ deux cents chevaux pour un couple proche de deux cent quatre vingt cinq newtons mètres. Certaines évolutions se révèlent cependant positives. L’Alpine destinée aux États Unis adopte l’ABS, un système de refroidissement amélioré et la climatisation. Des équipements qui restent encore relativement rares sur les sportives européennes de l’époque.
Une sportive respectée par la presse américaine
Sur la route, la GTA conserve l’essentiel de son caractère. La presse automobile américaine se montre même plutôt enthousiaste. Lors de son essai, le magazine Automobile souligne l’équilibre du châssis et la confiance que procure la voiture à haute vitesse. Les journalistes estiment même que l’Alpine se montre plus prévenante que certaines Porsche 911 contemporaines. Les performances restent solides pour la fin des années 1980. L’exercice du zéro à cent kilomètres par heure demande environ six secondes et demie tandis que la vitesse maximale atteint environ deux cent quarante kilomètres par heure. Mais les qualités dynamiques ne suffisent pas à faire décoller les ventes. Sans réseau de distribution solide et avec une image encore fragile sur ce marché, Renault ne parvient pas à convaincre les acheteurs américains.
L’échec devenu collector
Avec seulement douze exemplaires vendus, l’Alpine GTA américaine devient involontairement l’une des Renault les plus rares jamais produites. À titre de comparaison, la Bugatti Chiron a été assemblée à quatre cent cinquante unités et la Bugatti Veyron à environ trois cent cinquante exemplaires. Certaines de ces Alpine existent encore aujourd’hui. L’une d’elles, un modèle de 1988 affichant environ vingt quatre mille miles au compteur, circule toujours dans un état remarquable de conservation. Une rareté absolue qui illustre parfaitement un paradoxe fréquent dans l’histoire automobile. Les échecs industriels d’hier deviennent parfois les trésors les plus recherchés des collectionneurs.
Une histoire qui résonne aujourd’hui
Ironie de l’histoire, Alpine envisage aujourd’hui un retour sur le marché américain. La marque sportive française prépare depuis plusieurs années une nouvelle gamme de modèles électriques et les États Unis figurent parmi ses objectifs commerciaux. Comme un clin d’œil inattendu de l’histoire automobile. La sportive que Renault a eu tant de mal à homologuer pourrait aujourd’hui circuler librement sur le sol américain. La réglementation locale permet en effet d’importer sans homologation les voitures âgées de plus de vingt-cinq ans.