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Chevrolet Corvair : cette « voiture qui tue » !

CARJAGER - 21 avr. 2020

À la fin des années 1950, les voitures de format compact, notamment importées d’Europe, rencontrent un succès inédit aux États-Unis. Les grands constructeurs nationaux décident de répliquer à l’américaine en lançant chacun leur petit modèle. Chevrolet présente alors son innovante et jolie Corvair. Malgré cela, des négligences quant à la sécurité et, surtout, un livre à l’immense popularité la prenant pour bouc émissaire lui porteront un coup dont elle ne se relèvera pas.

Bousculer les habitudes…

C’est une véritable frénésie de l’automobile qui s’empare des États-Unis après la Seconde Guerre Mondiale. Les modèles des grandes firmes n’en finissent plus de s’allonger, de s’élargir au point d’en arriver à une surabondance de chrome, d’ailerons d’aile arrière toujours plus hauts et de combinaisons improbables de couleurs acidulées. Au milieu de ce tumulte se distinguent pourtant des modèles de petites dimensions qui tirent leur épingle du jeu en attirant des clients recherchant plus de simplicité, d’économie ou une seconde voiture. Nash, AMC, mais surtout Volkswagen, Fiat ou Renault rencontrent un certain succès à contre-courant des tendances du Pays de l’Oncle Sam et ont dégagé un marché quasiment inexploré jusqu’ici.  

Edward N. Cole, ingénieur en chef devenu patron de Chevrolet l’a bien compris et voit dans les petites autos européennes un avenir rationnel de l’automobile américaine. Le tout à l’arrière est alors le procédé en vogue pour gagner en habitabilité. Le bureau d’études de Chevrolet planche alors sur une solution technique inédite pour une voiture américaine : l’implantation à l’arrière d’un 6 cylindres à plat en aluminium refroidi par air. La ligne, quant à elle, se veut moderne et particulièrement attrayante. Cole croit dur comme fer en son bébé et n’hésite pas à faire monter la sauce dès 1957, une fois le prototype définitif réalisé. Suite à cela, les autres constructeurs donnèrent un coup de collier à la conception de leurs modèles compacts afin de pouvoir les sortir pour l’année-modèle 1960. 

La nouvelle petite Chevrolet apparaît le 2 octobre 1959 sous le nom de Corvair, combinaison de Corvette et de Bel-Air, modèles à succès de la marque de Detroit, et repris d’un concept-car de 1954. Parmi les nouveaux modèles compacts concoctés par les fameux « Big Three » que sont Chrysler, Ford et General Motors, la Corvair est la toute première à apparaître sur le marché. Cet événement, aidé par une architecture mécanique encore insolite vaut même à Edward Cole de faire la une du célébrissime hebdomadaire américain Time le 5 octobre 1959. Première arrivée, première servie, la Corvair suscite énormément d’intérêt au point de voir quelques 35 000 clients se présenter dans les showrooms du pays dès les premières semaines. Le magazine Motor Trend lui décerna même son prix de “Voiture de l’Année” pour 1960.   

…et les repères !

Les voitures à moteur arrière ne sont toutefois pas réputées pour leur tenue de route et les journalistes-essayeurs ayant pris le volant de la Chevrolet Corvair lui ont remarqué une très nette tendance à survirer. Chevrolet le justifie, entre autres, par un mauvais gonflage des pneumatiques. Les tambours de frein sous-dimensionnés et mal ventilés complètent également un bilan plus que moyen au chapitre de la sécurité. À Détroit la réplique ne se fait pas attendre et Ford dégaine sa Falcon tandis que le groupe Chrysler sort sa Valiant. Munies d’un moteur avant, elles attirent une clientèle toujours attirée par la nouveauté, mais peu disposée à voir ses habitudes chamboulées. 

Chevrolet est bien décidé à ne pas se laisser marcher sur les pieds et décline sa petite Corvair en de nombreuses versions. À partir de début 1960, la gamme s’enrichit d’un coupé deux portes épaulé par une version plus nerveuse baptisée Monza au mois d’avril. Cette appellation donne un volontaire parfum d’Europe et de compétition à un modèle qui invite le conducteur américain à se lancer dans une conduite sportive façon Vieux Continent, malgré un manque de pratique dans la maîtrise d’une tout à l’arrière. Très inspiré par Volkswagen, Chevrolet ajoute à la gamme Corvair une version station-wagon baptisée Lakewood dans l’esprit de la VW type 3 ainsi que la fourgonnette Corvair 95 à l’inspiration Combi évidente. Cet utilitaire apporte néanmoins sa petite touche d’originalité dans sa version pick-up Rampside, proposant une rampe d’accès latérale ultra-pratique par le basculement d’un panneau de carrosserie. Enfin, une version cabriolet s’ajoute également à une gamme désormais ultra-complète. 

Grâce à cette offre diversifiée, la production atteint son plus haut niveau durant l’année 1962. Les versions deux-portes et à tendance sportive restent les plus demandées. Pour 1964, les modifications les plus nécessaires arrivent enfin : la suspension arrière est revue en recevant un ressort à lames transversal et des ressorts hélicoïdaux assouplis tandis qu’une barre stabilisatrice est installée à l’avant. Malgré ce progrès et une tenue de route en nette amélioration, les ventes tendent à la baisse. La ligne accuse déjà cinq ans d’âge, un chiffre élevé pour un marché où les modèles sont entièrement renouvelés tous les 3 ans. L’absence d’un sacro-saint moteur V8 ne joue pas non plus en sa faveur et l’arrivée fracassante de la nouvelle Ford Mustang lui grignote d’importantes parts de marché. Pour 1965, la Chevrolet Corvair fait donc peau neuve. Elle reçoit un style très habilement revu faisant l’unanimité, mais également une suspension arrière indépendante corrigeant une bonne fois pour toutes la tendance de la poupe à vouloir passer devant. Une nouvelle version Corsa, encore plus féroce, est également lancée cette même année. 

Un pavé (littéraire) dans la mare

Bien que la Corvair soit enfin arrivée à maturité, le sort en est jeté. Ralph Nader, jeune avocat diplômé de l’université de Harvard et engagé dans la défense des consommateurs, fait paraître un livre attaquant l’industrie automobile américaine au vitriol. Intitulé Unsafe at any speed, il paraît le 30 novembre 1965 avant d’être publié un an plus tard en France sous le titre de Ces voitures qui tuent. Dès le premier chapitre, le ton est donné : la Chevrolet Corvair en est le malheureux protagoniste et subit de virulentes critiques dans lesquelles l’auteur met l’accent sur le développement du style au détriment de la sécurité, employant un ton où même le lecteur n’est pas ménagé. Les autres chapitres traitent plus généralement de la pollution, de la sécurité inexistante pour les piétons et de tous les lobbys qui en tirent parti. 

Concernant la petite Chevrolet, il est plus précisément reproché aux ingénieurs de General Motors d’avoir volontairement bâclé sa suspension pour réduire les coûts. Difficile pour le constructeur de nier l’évidence car, dans la foulée, plus d’une centaine de plaintes déposées par des propriétaires de Corvair victimes de graves accidents sont dévoilées au grand jour. Chevrolet tente alors de se justifier en réalisant des films dans lesquels sa Corvair est soumise à différents tests d’adhérence, réalisés avec succès aux mains de pilotes entraînés. La situation échappe de plus en plus à General Motors car, plus il se défend publiquement, plus l’ouvrage remporte de succès ! Le constructeur tente alors d’acheter le silence de Ralph Nader en lui faisant d’alléchantes offres d’embauche. Ce dernier refusant, il est alors constamment espionné et harcelé… 

Un coup fatal

Les résultats ne tardent pas à se faire sentir. Dès 1966, les ventes de la Corvair chutent de moitié et de manière ininterrompue. L’immense succès de la Ford Mustang n’y est pas non plus étranger. Ainsi, le modèle devient dénué d’intérêt pour Chevrolet qui préfère désormais tout miser sur le développement de sa Camaro. Les ventes deviennent de plus en plus anecdotiques et la Chevrolet Corvair quitte les chaînes de production courant 1969.

En 1970, Ralph Nader obtient des excuses publiques de la part de General Motors, également condamné à lui verser 450 000 dollars de dommages et intérêts intégralement reversés à une association de prévention routière que Nader avait contribué à créer. Deux ans plus tard, une sérieuse étude sur la dangerosité de la Corvair est publiée par l’institut national de la sécurité routière. Après avoir comparé la voiture à d’autres modèles contemporains (Ford Falcon, Chrysler Valiant, Volkswagen, Renault Dauphine, etc…), il fut finalement démontré qu’elle n’était pas plus dangereuse que ses rivales… ce que Ralph Nader nia. 

La Corvair à partir de 1965 change de visage

Un tournant dans l’histoire

L’histoire de la Chevrolet Corvair marqua les États-Unis et toute cette polémique permit de faire la lumière sur les lobbys industriels et d’ancrer de plus en plus les attaques en justice dans la culture américaine. Les années qui suivirent ont vu apparaître de sévères normes anti-pollution et de sécurité. Ralph Nader acquit de plus en plus de renommée et se présenta à plusieurs reprises comme candidat aux élections présidentielles américaines. Quant à la Chevrolet Corvair, elle reste encore et toujours liée à cet événement marquant de l’histoire automobile. Malgré cela, son côté novateur a toujours plu à une bonne poignée d’irréductibles qui, même à l’époque, lui pardonnaient son gros défaut en faisant modifier la suspension chez des artisans déjà bien au courant de cette particularité…  

Texte : Aurélien Charle

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