
Citroën vient de l’officialiser : une nouvelle 2 CV est dans les tuyaux ! Ne nous réjouissons pas trop vite cependant ; comme nous l’expliquons dans les lignes qui suivent, il faut aborder avec beaucoup de précautions ce genre de postulat qui, la plupart du temps, s’apparente à un discours marketing un peu trop bien ficelé pour être tout à fait honnête. D’autant que, comme on pouvait le craindre, celle que Stellantis présente pompeusement comme l’héritière légitime de la Deuche sera exclusivement électrique, donc infiniment moins utilisable que sa glorieuse ancêtre…

L’éternel retour
Manifestement, l’insolent succès de la Renault 5 électrique donne des idées aux concurrents de l’ex-Régie – en tout cas aux fins stratèges de Stellantis qui, après avoir vidé Citroën de toute substance en transformant la marque en fabricant de sous-produits dépourvus d’intérêt, viennent très opportunément de se rappeler que celle-ci a une histoire dans laquelle il pourrait s’avérer pertinent de puiser. D’où l’idée d’une énième renaissance de la Deuche… Énième, parce que, certains s’en souviennent peut-être, ce n’est pas la première fois qu’on nous fait le coup. Déjà, en 1997, Chrysler avait créé la surprise avec son concept CCV, lequel ressemblait furieusement à une 2 CV actualisée – bien entendu, l’affaire n’eut aucune suite commerciale, tout comme le concept Citroën Revolte de 2010. Entretemps, en 2002, la première C3 de série, notamment par le truchement de certains détails stylistiques tels que la courbure de son pavillon, rendit intelligemment hommage à son aïeule, mais sans tomber dans les facilités du retro design et en proposant des prestations dignes des meilleures citadines contemporaines. Hélas, on ne retrouve rien de tel dans le projet de « nouvelle 2 CV » que Citroën a officialisé en mai dernier…
Un succès en trompe-l’œil
Revenons tout d’abord à la réussite commerciale de la Renault 5 à piles, telle que la présente une bonne partie de la presse spécialisée, ainsi d’ailleurs que certains médias généralistes. Certes, dans un marché toujours pas conquis par la mobilité électrique – la France n’est pas la Norvège –, la performance n’est pas niable. Plus de 30 000 exemplaires écoulés en 2025 pour une petite auto aussi peu utilisable en dehors des villes, en raison d’une autonomie incompatible avec un usage autoroutier, voilà qui ressemble fort à un exploit. Toutefois, au risque de passer pour les grincheux de service, l’exploit en question se trouve vite remis en question lorsqu’on creuse un peu le sujet. Car, en 2025 toujours, Renault a également immatriculé plus de 100 000 Clio en France, auxquelles un esprit taquin pourrait être tenté d’ajouter les 70 000 Dacia Sandero vendues durant la même période. En d’autres termes, la Renault 5 E-Tech ne représente même pas 20 % du total des citadines thermiques du même groupe ; on est donc très loin des performances commerciales de la première R5, produite de 1972 à 1984 et qui, certaines années, s’est écoulée à plus de 300 000 exemplaires dans l’Hexagone.


L’impossible renaissance
S’inspirer d’un tel exemple n’est donc pas la meilleure idée qui soit. Malgré la jolie frimousse de sa lointaine descendante, la Renault 5 originelle est bel et bien morte et la clientèle de la version E-Tech d’aujourd’hui, urbaine et aisée, ne ressemble vraiment pas à celle d’hier, essentiellement populaire, avant tout à la recherche d’un véhicule polyvalent et peu coûteux à l’achat. C’est, à n’en pas douter, le même destin qui attend la 2 CV électrique. Le communiqué de presse de Citroën parle d’une voiture « iconique » – qualificatif usé jusqu’à la corde et qui ne veut plus dire grand-chose – avant d’insister sur les vertus de l’ancêtre (« accessibilité, légèreté, praticité, polyvalence »). Et c’est là que le bât blesse. Entamée en 1936, il y a donc quatre-vingt dix ans, la conception de la 2 CV répondait aux besoins d’un pays alors essentiellement rural, très éloigné de la France d’aujourd’hui. De surcroît, l’auto n’avait pas été conçue à l’économie, comme en témoignaient son étonnante suspension ou l’élaboration d’un moteur entièrement inédit et destiné à elle seule. Or, ce que Stellantis prépare, c’est une citadine électrique dont la base technique se retrouvera chez Citroën et chez Fiat (on peut craindre le pire en apprenant que certaines sources évoquent une base Leapmotor « adaptée »), et qui devrait être tarifée aux alentours des 15 000 euros, histoire d’aller conquérir une clientèle jusqu’ici réfractaire aux joies de la mobilité à piles. Rappelons que la Sandero précitée est aujourd’hui la voiture la plus vendue en France aux particuliers, qui l’achètent sans y mettre une once d’affect, comme on le ferait pour un réfrigérateur ou un four à micro-ondes : il s’agit d’un outil, pratique, fiable et peu onéreux, capable d’assurer les trajets du quotidien comme des déplacements sur longue distance. Ce qu’une Renault 5 E-Tech, pourtant vendue 10 000 euros de plus au bas mot, est incapable d’accomplir…
Sinistres perspectives
Dans ces conditions, à quoi faut-il s’attendre de la part de la future 2 CV lorsque l’on connaît déjà les prestations de l’actuelle Citroën ë-C3 d’entrée de gamme, au volant de laquelle vous devrez recharger tous les 120 kilomètres sur autoroute ? Sans surprise, c’est une auto conçue en tirant au maximum sur les coûts de toutes sortes que Stellantis prépare, avec un emballage soigneusement ficelé destiné à rappeler, de très loin, la physionomie de la vraie Deuche. De très loin, parce que les contraintes réglementaires auxquelles les constructeurs doivent se soumettre de nos jours n’ont strictement rien à voir avec celles des années 1950. Ainsi, la 2 CV de 1948 pesait un peu plus de 500 kilos à vide mais, en contrepartie, sa frêle carrosserie n’offrait aucune protection en cas de choc et elle ne disposait d’aucun des équipements de confort courants en ce temps-là, aussi minimalistes fussent-ils. Son héritière ne pourra se permettre de telles impasses et, par-dessus le marché, elle devra assumer le poids de batteries peu performantes mais lourdes. Pour atteindre le fameux seuil psychologique des 15 000 euros, il faudra donc se contenter d’un habitacle aux matériaux médiocres – là encore, la lugubre C3 actuelle a donné le ton – et, surtout, d’une autonomie ridicule, sans parler de temps de charge que l’on devine aussi pénibles à supporter qu’une interview de Sandrine Rousseau. Il y a donc fort à parier que, dans nos campagnes, la nouvelle 2 CV électrique ne risque pas de détrôner de sitôt l’éternel et vaillant C15 que l’on rencontre encore couramment au détour d’un chemin creux ou d’une cour de ferme… Mais puisque Stellantis, au mépris de l’identité réelle de la marque, a décidé que Citroën était une marque « populaire », l’opération aura au moins le mérite de faire le buzz en exploitant le capital sympathie de la Deuche, considérable en France et ailleurs.



Post-scriptum : chez Citroën comme chez Renault, la ficelle patrimoniale et nostalgique semble donc tenir lieu de stratégie, faute de mieux. Il y a cependant de quoi s’inquiéter lorsque l’on considère de quoi sont d’ores et déjà capables les constructeurs chinois en la matière… Eux n’ont pas d’histoire, pas d’héritage, pas de mémoire, mais ils bénéficient tout à la fois d’une avance assez considérable dans le domaine de la mobilité électrique, des très généreuses subventions versées par leurs pouvoirs publics et de la pusillanimité de la Commission européenne, incapable de prendre les mesures nécessaires pour protéger notre industrie, laquelle se débat pourtant dans les affres d’un combat déloyal. Pas sûr que les clins d’œil historiques, aussi sympathiques soient-ils, puissent suffire à assurer sa survie…
