Citroën Traction 11 Légère : l’éternelle jeunesse
par Nicolas Fourny le 31 juillet 2026Insurpassable légende quelque peu négligée par les nouvelles générations de collectionneurs, celle que tout le monde nomme « Traction » par facilité – terme qui, rappelons-le, ne fut jamais utilisé par Citroën du vivant de l’auto – semble peu à peu reléguée au rang d’ancêtre tout juste bonne à émouvoir les octogénaires ayant jadis usé leurs fonds de culotte sur sa banquette arrière. En une époque où les youngtimers de tout poil captent l’essentiel de la lumière et où les voitures des années 1970 sont désormais considérées comme des « classiques », comment aborder le mythe que demeure aujourd’hui encore la Traction ? Voici quelques éléments de réponse à l’aplomb d’une réflexion menée autour de la plus populaire de ses variantes, j’ai nommé la 11 BL !

La Traction universelle, c’est elle
Que vous l’appeliez « 11 Légère » ou « 11 BL », cela revient au même : nous nous intéressons ici à celle qui fut la plus répandue des Traction – je veux dire la berline « courte » et à caisse étroite, animée par le quatre-cylindres de 1911 cm3, lancée dès l’été 1934 et qui fut produite jusqu’à la disparition du modèle, à l’été 1957. Toutes versions confondues, les « 11 » (qui ont existé en berline, coupé, cabriolet et familiale) représentent les trois quarts des quelque 757 000 Traction construites en vingt-trois ans. Pour les profanes, il convient cependant de préciser que l’auto ne fut pas présentée sous cette appellation : c’est la 7 S qui, quelques semaines seulement après l’apparition de la toute première Traction, a inauguré cette cylindrée, laquelle perdurera jusqu’en 1981 sous le capot de l’utilitaire léger Type H ! C’est dire l’exceptionnelle longévité du moteur développé par l’ingénieur Maurice Sainturat, très moderne pour son temps mais qui aura connu des débuts pour le moins chahutés, comme d’ailleurs la plupart des autres composants de l’auto…
Le revers de la médaille
Car si la Traction est depuis belle lurette devenue l’un des plus grands mythes automobiles, ses premiers pas ont pu faire craindre le pire à ceux qui l’avaient conçue en un temps record (dix-huit mois !), sous la férule d’André Lefebvre, ingénieur ayant fait ses armes chez Voisin et Renault. L’exploit technique et industriel que constituait cette rapidité inusitée n’était malheureusement qu’un trompe-l’œil : chant du cygne d’André Citroën, cette automobile exceptionnellement novatrice fut commercialisée bien trop tôt, alors que sa mise au point n’était pas achevée – toute ressemblance avec la destinée d’autres modèles de la marque serait bien entendu fortuite… Pris à la gorge par ses créanciers, le « Patron » se retrouvait au pied du mur, après les très lourds investissements nécessités par l’étude de la nouvelle « 7 » et, simultanément, la reconstruction intégrale de l’usine du Quai de Javel. La Traction verra donc le jour dans une funeste précipitation et, après la prise de contrôle du constructeur par Michelin, exigera deux bonnes années supplémentaires de tâtonnements en tous genres pour parvenir enfin à un niveau de fiabilité acceptable.

L’âge de la maturité
Comme chacun sait, la Traction a connu deux carrières : l’une s’étend de 1934 jusqu’à l’automne 1941 – date à laquelle la production, devenue très confidentielle depuis le début de la guerre, s’arrête pour de bon ; puis, à partir de l’été 1945, les chaînes de Javel vont très progressivement reprendre leur activité, pour ne revenir à la normale qu’au début de 1947. Assez paradoxalement, c’est dans l’après-guerre que la Traction va véritablement s’épanouir commercialement, alors qu’elle a gaillardement dépassé les dix ans d’existence. Ce modèle dont l’esthétique générale est déjà très datée, avec ses surfaces vitrées étriquées et ses ailes séparées fleurant bon les années 30, va néanmoins tenir tête à bon nombre de rivales censément plus modernes, en apparence tout du moins, qu’il s’agisse de la Ford Vedette ou de la Renault Frégate. Certes davantage dans le vent avec leurs carrosseries à ailes intégrées (type « ponton ») et un équipement moins monacal que celui de la Citroën, ces voitures souffrent toutefois de la comparaison dès que l’on aborde la question des qualités routières. Très en avance sur ses rivales à propulsion lors de son apparition, la Traction continue de dominer les débats quinze ans plus tard, en particulier lorsque le revêtement ou les conditions climatiques se dégradent. Avec son moteur poussé à 56 chevaux à partir de 1939 sur les versions « Perfo », et même à 65 chevaux en toute fin de carrière, la 11 Légère ne démérite pas non plus en termes de performances chiffrées, même si les amateurs de vélocité se tournent plus volontiers vers la « Reine de la route », j’ai nommé la 15 Six !
La vieille dame vous salue bien
Avec son gros et coupleux quatre-cylindres (rappelons que la Peugeot 403, née en 1955, ne dépasse pas les 1,5 litre de cylindrée), l’efficacité de son châssis et sa caisse dont la légèreté lui a valu son surnom, la 11 BL ne s’en laisse pas compter sur les nationales et départementales des fifties. Elle va conserver longtemps ses fidèles, attachés aux avantages de la traction avant par rapport aux propulsions contemporaines, souvent difficiles à contrôler lorsqu’on les pousse dans leurs retranchements ou que la pluie se met à tomber. Bien sûr, ces citroënistes invétérés doivent aussi composer avec la senescence avérée de l’engin à certains égards : la boîte ne compte que trois vitesses et doit être maniée avec certaines précautions si l’on ne veut pas irrémédiablement l’endommager ; la direction est d’une dureté propre à décourager l’honnête homme ; et ne parlons pas de l’austérité proverbiale des Michelin, qui a banni toute fantaisie décorative : longtemps uniformément noires, les Traction ne consentiront à élargir quelque peu leur nuancier que sur le tard, tandis que l’atmosphère de l’habitacle rappelle, en peu moins gai, celle d’un salon mortuaire. Pas de quoi, cependant, dissuader les fanatiques du modèle ; il faudra attendre les révélations de l’Auto-Journal qui, en 1952, publie les premières photos du prototype de la future DS, pour que les ventes de Traction entament leur déclin avant de devenir totalement ringardes et envoyées sans remords à la casse jusqu’à la fin des années 70. Collectionnée en premier lieu par quelques amateurs éclairés, c’est à partir de son cinquantenaire, en 1984, que l’auto retrouve véritablement la lumière. Elle ne l’a plus quittée depuis…

_Post-scriptum : de nos jours, ce sont bien les 11 BL, en particulier celles à malle bombée (à partir de 1952) qui sont les plus abordables et les plus économiques à l’usage de toutes les Traction ; à l’heure où ces lignes sont écrites, la cote LVA donne une valeur de 12 500 euros pour un bel exemplaire. Pour une légende roulante, facile à entretenir et qui, de surcroît, suscite la sympathie partout où elle passe, ce n’est vraiment pas le Pérou ! _


Nicolas Fourny
