
Disons-le sans ambages : la 405 T16 constitue l’un de ces improbables morceaux de bravoure dont l’industrie automobile française a longtemps eu le secret. Comme souvent tiraillé entre le talent de ses ingénieurs et la pusillanimité de ses commerciaux, feu le groupe PSA a ainsi accouché de plusieurs créations aussi séduisantes qu’inattendues, vouées à une confidentialité à laquelle le groupe français semblait résigné d’office. « À quoi bon ? » persifleront sans doute les esprits chagrins en apprenant que la plus ambitieuse des 405 n’aura séduit, en tout et pour tout, qu’un petit millier d’acquéreurs privés au cours d’une carrière singulièrement courte… Mais, que voulez-vous ? la beauté du geste, ça compte aussi !

Quand le Lion s’éveillera…
Quatre cylindres, un turbocompresseur, seize soupapes et une transmission intégrale : au début des années 1990, une telle carte de visite n’avait rien de banal, en particulier lorsqu’elle émanait d’un constructeur généraliste français. À cet égard, la 405 T16, présentée au Salon de Paris 1992 par Peugeot puis commercialisée au printemps suivant, est apparue comme un aboutissement ; cinq ans auparavant (autrement dit, une éternité), la Mi16 avait ouvert le bal de façon spectaculaire, avec son très moderne XU9 J4 de 160 chevaux, sa belle carrosserie signée Pininfarina et agrémentée d’un accastillage agressif (très inspiré de la Mercedes 190 E 2.3-16…) et, surtout, un châssis de référence comme le Lion savait en concevoir en ce temps-là. De fait, la 405 ainsi gréée se trouvait en mesure de réjouir les amateurs de berlines rapides par une excellente stabilité à grande vitesse et, en dépit de sa transmission aux roues avant, tutoyait les meilleures propulsions lorsque la route se mettait à tourner, l’auto se révélant même joyeusement survireuse à la demande – au point qu’il fallait un minimum de métier pour en tirer la quintessence. Le tout en proposant un confort postural de haut niveau, une habitabilité supérieure à la moyenne et un très grand coffre ; il n’y avait guère que la qualité de finition qui prêtait le flanc à la critique, la sémillante Peugeot s’avérant très éloignée, en l’espèce, des matériaux soignés et des accostages impeccables d’une Audi 90 !
16 soupapes ou turbo ?
Malheureusement, c’est bien connu, qui n’avance pas recule et, après ce coup d’éclat aussi décisif qu’inattendu – songez par exemple que, seulement sept ans avant l’apparition de la Mi16, Peugeot n’avait rien de mieux à proposer en la matière que la lugubre 305 S –, la firme sochalienne, manifestement occupée ailleurs, ne se donna pas immédiatement les moyens de répondre aux offensives d’une concurrence très affûtée. À commencer, bien entendu, par la très véloce Renault 21 Turbo, moins raffinée que la Peugeot mais dont les chronos étaient bien meilleurs, le 1,9 litre de la 405 se révélant certes brillant et vindicatif à haut régime, mais aussi désespérément creux en bas de la courbe. Avec ses 270 Nm disponibles dès 3000 tours/minute (versus 177 Nm à 5000 tours pour la Mi16), la voiture de Billancourt dominait sans vergogne sa rivale dans l’exercice des reprises… Et non seulement la réplique de Sochaux se fit-elle très longuement attendre mais, par-dessus le marché, la Mi16 perdit beaucoup de plumes lors du passage au catalyseur intervenu pour le millésime 1993 ; réalésé à 2 litres, son moteur jadis fringant devint épouvantablement terne, accusant une sévère chute de puissance qui, associée à un poids en hausse, fit perdre tout son intérêt à l’auto. Revendiquant 155 chevaux à ses débuts, puis 150 par la suite, la Mi16 « phase 2 » n’en développait en réalité que 143, en dépit d’un système ACAV (admission acoustique variable) objectivement raté mais dont le marketing Peugeot nous rebattit en vain les oreilles de longues années durant.


Trop tard !
Ainsi, à l’instar de la 505 V6 ou de la 604 GTi avant elle, l’apparition de la 405 T16 aurait pu inspirer Charles Aznavour, dont la célèbre chanson Pourquoi viens-tu si tard, accompagnant le film éponyme, semblait avoir écrite pour cette variante trop longtemps attendue. Si longtemps, à vrai dire, que la plus performante des 405 fut présentée dans une indifférence à peu près générale, si l’on excepte une partie de la presse spécialisée, laquelle s’intéressait alors bien davantage à la future 406, dont les prototypes plus ou moins camouflés circulaient depuis quelque temps déjà. Et pourtant, c’est peu dire que l’engin valait le détour… Schématiquement, l’on pourrait considérer que la T16 n’est, somme toute, qu’une Mi16x4 (c’est-à-dire la variante à quatre roues motrices) simplement affublée d’un turbo, mais ce serait très injuste si l’on considère l’ampleur du travail accompli par les responsables du projet. En premier lieu, le quatre-cylindres se voit débarrassé du système ACAV, conserve ses quatre soupapes par cylindre et reçoit donc le renfort d’un turbocompresseur Garrett refroidi par eau et à géométrie variable. La puissance maximale atteint à présent la barre symbolique des 200 chevaux à 5000 tours/minute, avec un couple maximal de 288 Nm dès 2600 tours. Ces chiffres placent la 405 T16 à proximité d’une Audi 80 S2 ou d’une BMW 325i. Mais il y a mieux : une fonction dite « overboost » permet d’accroître, durant 45 secondes au maximum, ces valeurs jusqu’à 220 ch et 318 Nm. De quoi permettre à la valeureuse berline française de tenir tête aux références de l’époque, qu’elles soient allemandes ou italiennes…
Les paradoxes d’un porte-drapeau
La puissance passe sans difficultés au sol grâce à la « vraie » transmission intégrale (loin des insuffisances du système Syncro mis au point par Volkswagen), inchangée dans son principe par rapport à la Mi16x4 (un viscocoupleur répartit automatiquement la puissance entre les deux essieux, pouvant faire varier celle-ci de 0 à 100 %, et l’on trouve de surcroît un différentiel Torsen sur l’essieu postérieur), sans oublier des liaisons au sol qui, même au milieu des années 90, n’ont pas vieilli. Au passage, la T16 a également conservé son train arrière hydropneumatique généreusement prêté par sa cousine Citroën BX… Au volant, le bilan est extrêmement flatteur, la 405 sommitale demeurant aujourd’hui encore un redoutable engin « tous temps », rapide et silencieux, sans parler d’une finition en net progrès par rapport aux Mi16 « phase 1 ». Dépassées depuis longtemps, ses performances peuvent toujours vous donner le sourire dans l’absolu, d’autant que malgré son bagage technique, le modèle a su contenir son poids (1340 kilos à vide) en comparaison des enclumes actuelles. Disparue du catalogue en 1995, la 405 T16 n’a connu aucune descendance, la 406 V6, aussi performante soit-elle, relevant d’une tout autre philosophie. C’est désormais une version recherchée par les connaisseurs, et sa cote, qui approche à présent les 30 000 euros, est logiquement très supérieure à celle des 405 Mi16. Si l’aventure vous tente, prenez cependant garde à la fragilité bien connue de la boîte de transfert – il existe toutefois des solutions pour la renforcer – et, d’une manière générale, à la pénurie de pièces spécifiques. Moyennant quoi, voilà une auto susceptible de vous prodiguer beaucoup de plaisir !



