Pourquoi ce propriétaire n'ose plus conduire son Aston Martin à 3 millions d'euros ?
Quand posséder une hypercar vire au casse-tête
En Allemagne, l’achat d’une Aston Martin Valkyrie à 3 millions de dollars s’est transformé en parcours semé d’embûches pour son propriétaire. Selon le média allemand Handelsblatt, celui-ci, identifié sous le pseudonyme de "Sebastian Kunze", avait passé commande en 2018 pour cette voiture rare et extrême. Il a dû attendre 2022 pour en prendre réellement possession. Malgré la renommée du modèle, homologuée route et développée en série très limitée (seulement 150 exemplaires produits entre 2021 et 2024), l’aventure vire à la déception pour cet acquéreur d’un véhicule biplace de 1 355 kg, doté d’un moteur V12 Cosworth atmosphérique de 6,5 litres et d’un bloc électrique, affichant une puissance de 1 176 chevaux.
En trois ans de détention, la voiture n’a parcouru que 441 km. Plutôt que de savourer la performance - capable d’atteindre plus de 350 km/h et un 0 à 100 km/h en un peu plus de 2,5 secondes - le propriétaire fait face à des incidents répétés. Comment une machine si pointue, conçue pour la route et dérivée de la compétition, peut-elle susciter autant d’inquiétude ?
Des incidents à répétition, jusqu’au point de rupture
Rapidement, Sebastian Kunze constate que sa Valkyrie affiche plus de défauts que tous ses autres véhicules réunis. Un problème électrique apparaît peu après sa livraison - un dysfonctionnement également rapporté par la presse spécialisée sur d’autres unités. D’autres tracas suivent, comme un dommage intervenu pendant le transport vers l’atelier, ou encore un incident sur le système “Rocket Locker”. Ce dispositif est censé maintenir la suspension hydraulique en position quand la voiture reste longtemps à l’arrêt. Pourtant, selon le propriétaire, la Valkyrie s’est quand même affaissée, trahissant le but du système.
Mais c’est à la fin du mois d’août 2024 qu’un événement bascule tout : le conducteur s’approche dangereusement d’une ambulance en intervention. Le moteur V12, placé à proximité immédiate de l’habitacle, génère une telle puissance sonore qu’il couvre pratiquement tous les bruits extérieurs. Pour y remédier, Aston Martin a doté la supercar d’un dispositif spécifique : des micros enregistrent les sons autour du véhicule, retransmis dans des écouteurs que le conducteur doit porter afin de percevoir son environnement malgré le vacarme. Ce jour-là, selon le récit, le système d’écoute ne fonctionne pas et le propriétaire n'entend pas la sirène de l’ambulance, menaçant un accident évité de justesse. Cette expérience marque un point de non-retour pour le conducteur.
Difficultés techniques et bataille juridique : jusqu'où aller ?
À la suite de cette accumulation de déboires, Sebastian Kunze choisit de ne plus conduire la Valkyrie. Il engage alors une procédure judiciaire contre Aston Martin, demandant la restitution du véhicule et le remboursement total de son achat. Son avocat considère que le cumul des incidents - panne électronique, soucis de suspension, dysfonctionnement du dispositif d’écoute - dépasse nettement les désagréments attendus sur une hypercar aussi sophistiquée.
De son côté, Aston Martin soutient auprès du tribunal qu’il s’agit de particularités techniques inhérentes à un engin ultra-performant, qui exige une maintenance spécialisée et une manipulation rigoureuse. La marque estime que ces difficultés ne dépassent pas la normalité pour ce type de voiture. La question de la juridiction elle-même se complique : le contrat d’achat stipule que tout litige doit être réglé au Royaume-Uni, siège d’Aston Martin, mais l’avocat du client argue que le statut de particulier permet le recours aux protections du droit européen du consommateur, incluant la possibilité de saisir la justice de son pays de résidence, en l’occurrence l’Allemagne.
Aston Martin oppose aussi un argument financier : en cas de retour de la Valkyrie, une retenue de 64 000 dollars serait appliquée, correspondant à l’usage (441 km). Une restitution sans frais n’est donc pas envisagée par le constructeur, qui facture l'utilisation déjà faite du véhicule.
Leçon d’un rêve mécanique contrarié
Posséder une voiture aussi exclusive peut entraîner des surprises bien au-delà du plaisir automobile. Ce cas met en lumière ce que signifie vraiment manipuler une machine conçue à la frontière de la compétition, aux exigences pointues jusque dans l’usage routier. L’affaire, désormais portée devant le tribunal d’Aix-la-Chapelle, pourrait fixer un précédent pour les propriétaires d’hypercars confrontés à des défauts non tolérés dans l’univers de l’ultra-luxe. Elle soulève aussi la question des limites de la responsabilité des constructeurs, mais aussi de la part d’incertitude qui accompagne toujours les performances extrêmes.


