
Les variantes les plus abouties d’un modèle sont-elles forcément les plus désirables en collection ? Si la question peut se poser pour bon nombre d’automobiles, elle prend une acuité toute particulière lorsque l’on évoque celle que tout le monde nomme « coupé Bertone » – appellation officieuse mais qui a le mérite d’identifier immédiatement l’une des Alfa les plus collectionnées de nos jours. Produite treize années durant, cette série s’est achevée par une sorte d’apothéose technique avec la 2000 GTV qui nous occupe aujourd’hui, et qui a disparu du catalogue d’Arese il y a exactement cinquante ans ; pourtant, bon nombre d’amateurs continuent de lui préférer la 1750, certes moins puissante mais sans doute plus typée. Que faut-il en penser ?



Légendaire, à plus d’un titre
De nos jours, le coupé Bertone est indéniablement l’une des Alfa les plus populaires chez les collectionneurs. Et il s’agit, par surcroît, d’un phénomène transgénérationnel : il n’est pas rare de croiser des trentenaires au volant de ces autos – comme quoi, il n’y a pas que les youngtimers qui attirent les jeunes générations… Modèle archétypal s’il en est, l’engin, par l’étendue de sa gamme, le grand nombre d’exemplaires produits et la durée de sa fabrication, incarne une forme d’idéal, aussi bien pour les esthètes que pour les amateurs de conduite et de noblesse mécanique. Car celle qui est née sous l’appellation officielle « Giulia Sprint GT », à l’automne de 1963, articule sa séduction autour de sa physionomie – due au jeune Giorgetto Giugiaro qui, pour le compte de Bertone, signa là l’un de ses chefs-d’œuvre – et de son moteur, le célèbre bialbero maison, ici décliné en quatre niveaux de cylindrée.
1750 ou 2000 ?
Longtemps demeurées abordables, ces très désirables Alfa ont vu leur cote fortement augmenter ces dernières années. De la sorte, selon la cote LVA, il faut désormais compter pas moins de 38 000 euros pour une belle 2000 GTV… et encore deux mille euros de plus pour la 1750 GTV qui l’a précédée. Voilà de quoi alimenter, pour longtemps encore, les conversations – forcément enflammées – entre collectionneurs : la dernière de la lignée, la plus perfectionnée, la plus puissante, la plus mature, ajoutant son propre lot d’améliorations à tous les progrès réalisés par ses devancières, est-elle forcément la meilleure ? Au vrai, l’on retrouve là le même débat que celui qui, par exemple, règne chez Citroën entre les partisans de la DS 21 et les thuriféraires de la DS 23… Controverse sans fin (ce qui en fait peut-être le sel), puisqu’elle découle d’attentes et de sensibilités différentes !

Une charmante désuétude
Présentée en janvier 1971, la 2000 GTV apparaît alors que le coupé Bertone approche de son huitième anniversaire. Et il suffit de relire les comptes-rendus d’essais parus dans la presse spécialisée à l’époque pour constater la relative obsolescence du modèle, notamment en comparaison de la très offensive BMW 2002 – pourtant guère plus récente dans l’absolu. Conçue au début des années 1960, l’Alfa exsude sans vergogne toutes les fragrances de cette décennie, là où sa rivale bavaroise a, dès l’abord, marqué les esprits par sa modernité, semblant se projeter avec enthousiasme dans les seventies, au début desquelles elle ne semble que peu datée. Et comme toujours, ce qui constitue aujourd’hui une bonne part du charme de l’Alfa correspond peu ou prou à ce qui lui pouvait lui causer du tort il y a un demi-siècle. Au demeurant, la 2000 ne se contente pas de charrier avec elle un moteur plus puissant (132 chevaux désormais, permettant de tutoyer la BMW 2002 tii), engendrant des chronos plus satisfaisants (la revue Sport Auto mesure la vitesse maximale de l’engin à près de 195 km/h, valeur remarquable en ce temps-là). L’auto comporte en outre un certain nombre de modifications qui en renforcent l’agrément : feux arrière élargis, différentiel autobloquant livré en série, pédalier suspendu, meilleure position de conduite et enrichissement de l’équipement (on peut même obtenir l’air conditionné en option).
La fin d’un âge d’or
Surtout, le 2 litres s’avère moins pointu que le 1750 (1779 cm3 en réalité), lequel demande à être davantage cravaché pour donner le meilleur de lui-même. Avec son couple confortable de 19 mkg (versus 17,3 mkg pour la 1750), la 2000 GTV peut donc se prévaloir d’une meilleure polyvalence d’usage pour qui veut pouvoir conduire en souplesse, sans forcément taquiner les hauts régimes en permanence. Un atout incontestable pour ceux qui parcourent régulièrement de longues distances… Pour le reste, cette variante reprend bien entendu toutes les qualités de fond du modèle, avec ses quatre freins à disques, son habitacle aussi chaleureux que confortable (pour deux) et, surtout, son inépuisable mécanique. Il suffit de reprendre le volant de l’une de ces voitures pour le vérifier : le double arbre milanais n’a pas usurpé sa réputation. Ce moteur a tout pour lui : musicalité, allégresse à monter dans les tours, du répondant à tous les régimes, sans oublier un niveau de fiabilité qui encourage à rouler sans arrière-pensée. Après la disparition du coupé Bertone, en 1976, Alfa Romeo est malheureusement entré dans une période moins glorieuse. Problèmes de qualité, incapacité à investir suffisamment pour répondre aux assauts de la concurrence, gestion déficiente : le début d’une descente aux enfers qui se conclura, dix ans plus tard, avec la prise de contrôle par Fiat, synonyme d’une standardisation qu’exècrent les alfistes purs et durs. À la vérité, après avoir parcouru quelques kilomètres à bord d’une 2000 GTV, on ne peut que les comprendre…



