Lancia Nuova Gamma : les fantômes sont tristes, et nous aussi
par Nicolas Fourny le 28 juillet 2026Alors que l’on commémore le cinquantième anniversaire de l’apparition de la première Gamma, en 1976, Lancia vient de dévoiler trois photos officielles d’un modèle inédit reprenant cette appellation. Trois, et pas une de plus – ce qui nous a fourni une excellente raison pour compléter cet article avec des photos de l’ancien modèle et du concept car Pu+Ra HPE présenté il y a trois ans et qui était censé définir le renouveau stylistique de la firme turinoise. Chacun pourra ainsi juger sur pièces de la cohérence esthétique entre les deux autos mais, d’ores et déjà, les similitudes flagrantes entre la Nuova Gamma et ses cousines françaises (Peugeot 3008 ou DS Numéro 7) n’inspirent pas à l’optimisme pour tous les naïfs (nous en étions) qui, il y a peu, rêvaient encore à une véritable renaissance de Lancia…

La malédiction Gamma
Lancée il y a donc un demi-siècle, la berline Gamma – et le très beau coupé qui en fut issu – incarnait la volonté de Lancia, rachetée par Fiat sept ans auparavant, de repartir à la conquête du marché des grandes routières européennes, alors que la Flaminia avait quitté la scène dès 1970. Pour ce faire, le constructeur n’avait pas lésiné sur les moyens : si la plateforme de l’auto dérivait de celle de la Beta, son moteur (un flat four aussi original et attachant que peu fiable) et son design témoignaient d’une personnalité singulière, très différente de ce que proposaient alors aussi bien les Allemands que les Français en la matière. Malheureusement, les problèmes de fiabilité précités eurent raison des ambitions commerciales de la Gamma, qui disparut huit ans plus tard après seulement 22 000 exemplaires produits. Inutile de dire que le modèle n’existe plus, de nos jours, que dans la mémoire des connaisseurs et des amoureux de Lancia, marque qui fête cette année ses cent vingt ans dans l’indifférence générale et dont le groupe Stellantis a annoncé la résurrection il y a plusieurs années déjà. De la sorte, après une Ypsilon hâtivement développée sur la base de la 208, la Nuova Gamma est-elle vouée à incarner les ambitions de Lancia dans la catégorie des SUV premium. Pourtant, au-delà des discours conquérants appuyés sur une nostalgie évanescente, il y a hélas de quoi sérieusement douter de la crédibilité de la démarche…
Les clones de Melfi
Car la Gamma de 2026 n’entend pas tenter sa chance contre les grandes classiques que sont les BMW Série 5 ou Mercedes-Benz Classe E. Comme on pouvait le craindre étant donné la stratégie adoptée par Stellantis en Europe, nous avons affaire à un énième SUV familial, étroitement apparenté aux Citroën, Peugeot, DS ou Opel du même acabit. Et si vous trouvez que l’engin manque cruellement de personnalité, vous n’avez pas tort : la silhouette générale n’est rien d’autre qu’un décalque de celle du tout récent DS Numéro 7, tandis qu’à l’intérieur, Lancia n’a même pas pu concevoir son propre mobilier de bord, et reprend donc celui du SUV français – dont il partage au demeurant la chaîne de montage, dans l’usine italienne de Melfi. Dans l’absolu, la réalisation ne prête pas le flanc à la critique si l’on se réfère aux impressions ressenties à bord de la DS Numéro 8 – qui, elle aussi, reçoit la même planche de bord. Mais un tel choix en dit long, dans le cas d’espèce, quant aux réelles marges de manœuvre de Lancia qui, pour tenter de se distinguer de ses cousins français, a dû se contenter d’implanter son fameux tavolino, cette petite table circulaire déjà vue dans l’Ypsilon et qui, jusqu’ici, a suscité davantage de sarcasmes que d’approbation. La Gamma ne reprend pas non plus le très original volant à quatre branches des DS, au profit d’un élément plus fonctionnel, mais dont on peut déplorer l’absence totale de personnalité et de classe.

L’histoire d’un désenchantement
Dans ces conditions, ce ne sont pas la proue ni la poupe de l’auto qui vont sauver les meubles, elles qui semblent avoir été greffées plus ou moins habilement sur une carrosserie qu’elles tarabiscotent de façon exagérée, en une vaine tentative d’imposer la « nouvelle » identité Lancia. Las, il n’est que d’analyser le volume d’immatriculations réalisées par l’Ypsilon en 2025 (première année pleine de commercialisation du modèle) pour mesurer l’ampleur de l’échec : un peu plus de 11 000 unités écoulées au total, dont près de 90 % en Italie ; mais pouvait-il en être autrement, avec un réseau de concessionnaires aussi famélique (seulement vingt points de vente en France, c’est-à-dire à peu près rien) ? « La réalité, c’est quand on se cogne », disait Jacques Lacan – un psychanalyste qu’Antonio Filosa et son équipe de direction feraient bien de relire. Soyons justes, toutefois, avec les dirigeants de Stellantis : la lugubre tradition des plans-produits tonitruants (« nous allons lancer trente nouveaux modèles en dix-huit mois » et autres sinistres plaisanteries du même genre) n’aboutissant en général qu’à des restylages sans envergure, date en fait de la période Marchionne… À l’époque, la plupart des communiqués de presse de FCA n’engendraient que commisération et sourires narquois. Aujourd’hui, après deux décennies d’incurie, de revirements stratégiques, de modèles indignes (souvenez-vous des scandaleuses Thema, Flavia ou Voyager des années 2010) et de sous-investissements chroniques, les divagations continuent et la Nuova Gamma en représente sans doute l’ultime démonstration, le fumeux projet de nouvelle Delta venant d’être discrètement enterré par le groupe…
De qui se moque-t-on ?
En vérité, à peu près de tout le monde : clientèle potentielle, journalistes spécialisés, collectionneurs, lancistes patentés – tous sont logés à la même enseigne par le cynisme valétudinaire de Stellantis, dont le board semble parfois atteint d’une forme de mythomanie. L’écart est tel, entre le narratif déployé par le groupe au sujet de Lancia et la réalité, que l’on peut s’interroger quant à la cohérence économique de la démarche : à quoi bon, en effet, investir des sommes non négligeables dans la conception de nouveaux modèles et dans la modernisation de l’usine destinée à les produire, quand le bon sens le plus élémentaire permet, sans coup férir, de prédire l’échec cuisant qui les attend ? Qui peut sérieusement croire que la clientèle premium européenne va se précipiter pour signer des chèques de 60 à 80 000 euros afin d’acquérir une voiture arborant un blason oublié depuis des lustres, sans réelle valeur ajoutée, incapable de se distinguer du tout-venant sur le plan esthétique et animée par des mécaniques dépassées, qu’elles soient hybrides ou électriques ? Tout cela n’est pas sérieux et illustre avec cruauté l’incompétence d’un groupe dont le directeur général lui-même vient d’admettre, par le truchement du plan « FaSTLAne 2030 », qu’il n’était plus en mesure d’assurer un développement homogène de ses quatorze labels. De la sorte, officiellement rétrogradée au rang de sous-marque de Fiat, le destin de Lancia, condamnée à vivoter avec un réseau embryonnaire et deux modèles invendables, semble définitivement scellé. La « résurrection » n’aura pas duré longtemps !

Post-scriptum : nous aurions tellement aimé pouvoir écrire autre chose que les lignes qui précèdent au sujet de la Gamma – par exemple, saluer un produit à l’identité forte et assumée, animé par de vrais moteurs, avec un design digne de ce nom. Mais une fois de plus, une fois de trop, le carrosse est demeuré citrouille et, loin des grandiloquentes ambitions affichées il y a quelques années, celle qui sera sans doute la dernière Lancia de l’histoire semble plutôt confirmer l’agonie d’une marque qui aurait mérité tellement mieux…



Nicolas Fourny
