Mercedes-Benz 600 SEL : l’apothéose oubliée
par Nicolas Fourny le 9 octobre 2026Depuis plus de cinquante ans, la Mercedes S-Klasse représente ce qui se fait de mieux en matière de berlines de luxe, même si toutes les générations du modèle n’ont pas été accueillies avec tout l’enthousiasme escompté par la presse spécialisée ou par la clientèle visée. Deux fois moins produite que sa devancière, ayant fait l’objet de nombreuses critiques en son temps et, de nos jours, peu convoitée par les collectionneurs, la W140 fait indéniablement partie des Classe S mal-aimées, pour des raisons diverses que nous inventorions ci-après. Il n’empêche que cette série a constitué une sorte de pinacle en termes de qualité de construction et d’ingénierie, en particulier sous sa forme la plus aboutie – je veux parler de la faramineuse 600 SEL, sans aucun doute la meilleure voiture du monde à l’époque !

Les temps changent
Il n’est pas facile de succéder à une référence, et la Classe S de la série 140, construite de 1991 à 1998, l’a appris à ses dépens. Parlons tout d’abord de l’esthétique ; bien sûr, c’est là un domaine éminemment subjectif, mais tout de même… Nos lecteurs se le rappellent peut-être, les magazines automobiles spécialisés dans la chasse aux scoops avaient, dès la fin des années 80, publié toute une série de photos « volées » mettant en scène des prototypes plus ou moins maquillés dont l’encombrement ne laissait aucun doute quant au modèle qu’ils annonçaient. Il s’agissait sans conteste de la future Classe S – même si la génération sortante, la très appréciée série 126, supportait fort bien le poids des ans et ne craignait guère la concurrence. Or, les protos de sa remplaçante n’auguraient rien de bon en termes de proportions, alors que, tout au contraire, le chef-d’œuvre de Bruno Sacco présenté en 1979 avait immédiatement séduit par son l’harmonie de son design. Pour autant, les camouflages utilisés pour protéger la physionomie des prototypes peuvent être trompeurs et c’est pourquoi chacun attendait avec impatience la révélation du modèle définitif. Et je me souviens fort bien de mes premières impressions en arrivant au Salon de Genève 1991, quand je découvris ce mastodonte, à l’évidence dessiné davantage pour impressionner que pour séduire…
Le piège de la boursouflure
Non seulement l’engin présentait des dimensions en hausse sensible (plus vingt centimètres en longueur, six en largeur et huit en hauteur) mais, surtout, les stylistes semblaient avoir éprouvé beaucoup de difficultés à concevoir une carrosserie capable de les « digérer » avec un minimum d’élégance. Jusqu’à finir par y renoncer, privilégiant délibérément la sidération au charisme… De fait, la S-Klasse des années 1990 ne cherchait en aucun cas à dissimuler son opulence, son luxe, sans parler du confort inouï de son habitacle possiblement truffé de gadgets et d’innovations dont la liste renvoyait cruellement les ingénieurs de chez BMW, Audi ou Lexus à leurs chères études. L’idée consistait manifestement à taper du poing sur la table en démontrant une bonne fois pour toutes qui était le patron – comprenez la référence absolue de son segment, alors que la traditionnelle suprématie de l’étoile était de plus en plus contestée par des rivaux aux dents longues. Lesquels n’allaient pas manquer d’être définitivement assommés en levant le capot de la plus puissante des nouvelles « S ». Car, pour Mercedes, que BMW avait ouvertement défié en 1987, en présentant le premier douze-cylindres allemand de l’après-guerre, il ne pouvait plus être question de se cantonner aux V8, aussi puissants fussent-ils !

Le V12, péché d’orgueil
À Genève, on n’assista donc pas seulement au renouvellement de la Classe S, mais à la renaissance d’une dénomination devenue mythique. La fabuleuse limousine 600, qui avait quitté la scène exactement dix ans auparavant (et avait justement inauguré une nouvelle lignée de huit-cylindres) n’avait jamais été remplacée au firmament du catalogue Mercedes ; les motoristes stuttgartois allaient lui donner une succession plus emphatique encore, en répliquant avec autorité aux freluquets bavarois qui avaient osé surpasser leur réalisation la plus aboutie – du moins par le nombre de cylindres car, à la vérité, le V12 BMW avait quelque peu déçu les observateurs par un certain manque de sophistication. Voilà qui ne risquait pas d’arriver au tout nouveau M120, dont la fiche technique allait faire couler beaucoup d’encre. Six litres de cylindrée, 48 soupapes, 408 ch et 580 Nm : la nouvelle 600 SE/SEL s’avérait plus puissante et plus coupleuse qu’une Ferrari Testarossa – la comparaison peut paraître spécieuse mais, à la vérité, il fallait désormais se hisser à ce niveau pour trouver des moteurs capables d’engager la conversation avec le V12 Mercedes ; la BMW 750i rendait plus de cent chevaux à la 600 et, par charité, nous ne nous attarderons pas sur la charmante désuétude de la Jaguar XJ12…
Le physique ne fait pas tout
« On se croirait au cinéma », écrit le Moniteur Automobile dans son premier compte-rendu d’essai de la 600 SEL. C’est que les prestations de l’auto sont à l’avenant de ses capacités théoriques : à titre d’exemple, les 25,6 secondes que nécessite, à son bord, l’exercice du kilomètre départ arrêté avoisinent les chronos d’une Porsche 928 S4… Mais avec un espace généreux pour quatre à cinq personnes, une capacité d’emport afférente et une liste d’équipements qui ferait passer l’ambitieuse Lexus LS 400 pour une cellule de moine trappiste. Sièges multicontours, double vitrage, climatisation quadrizone, fermeture assistée des portières ou suspension pneumatique ADS ne sont que quelques-uns des jalons que pose la Grosser Mercedes – et que l’on retrouvera par la suite dans des modèles plus abordables. C’est aussi – mais on ne le sait pas encore, bien entendu – la dernière Classe S dotée d’une finition aussi obsessionnellement qualitative (les propriétaires de la génération suivante ne me démentiront pas). Par rapport à la série 126, âgée de douze ans lors de son remplacement, les progrès sont indéniables et significatifs à tous égards. Objectivement, la 600 SEL, plus somptueuse encore que son équivalent en châssis court, ne connaît alors aucune rivale à sa mesure, même si elle n’atteint pas encore le raffinement d’une Rolls-Royce. Et pourtant, ses qualités finissent par passer au second plan.


Car il est vrai que le contexte n’est guère favorable au lancement d’une telle automobile, dont la conception a exigé dix ans de travail acharné, aboutissant à un résultat overengineered et irréprochable sur le papier mais qui semble faire irruption à contretemps sur le marché. Au lendemain de la guerre du Golfe, la récession frappe à la porte, les préoccupations environnementales se propagent et la course à la puissance qu’incarne la nouvelle S-Klasse ne semble plus de saison : au Salon de Francfort 1991, Mercedes va devoir affronter l’ire de militants écologistes, qui reprochent assez bêtement à la 600 sa consommation, ses rejets de CO2, son encombrement hors normes, son arrogance ou la soi-disant indécence de son tarif (pour mémoire, une 600 SEL vaut alors 818 000 francs hors options, soit environ 218 000 euros d’aujourd’hui). Le constructeur va d’ailleurs faire amende honorable et céder au politiquement correct en supprimant, dès 1993, le dispositif d’enrichissement à pleine charge du V12, ce qui ramène la puissance à « seulement » 394 ch. Et c’est dans cet équipage que le modèle, rebaptisé S 600 en 1993, achèvera dans l’indifférence générale une carrière bien plus courte que celle de la série 126. À l’heure actuelle, l’auto fait peur aux collectionneurs, potentiellement attirés par une cote attractive mais qui redoutent la sophistication de sa mécanique, de son architecture électronique et de sa suspension, lesquelles peuvent certes engendrer des factures élevées en cas de défaillance. Il n’en demeure pas moins que la conduite d’une 600 SEL (ou S 600 L, selon la nomenclature) en bonne forme et soigneusement entretenue constitue, aujourd’hui encore, une expérience sensationnelle, témoignant d’une époque où l’ingénierie pouvait encore triompher sans partage. La triste contemplation des normes actuelles pourrait bien nous inciter à la regretter…



Nicolas Fourny


