
Oubliée depuis des décennies, cette marque de luxe française refait surface
La résurrection de Saoutchik à travers un modèle baptisé Legacy mérite qu’on s’y attarde tant elle touche à une question sensible : peut-on faire renaître un grand nom du luxe automobile français en s’appuyant sur une base allemande contemporaine ? Entre hommage patrimonial et exercice de style discutable, la Saoutchik Legacy cristallise les passions.
Saoutchik, l’âge d’or de la carrosserie française
Avant d’être un logo apposé sur un capot, Saoutchik fut une référence. Jacques Saoutchik, ébéniste d’origine ukrainienne arrivé en France à la fin du XIXe siècle, fonde sa carrosserie à Neuilly-sur-Seine. Dans les années 1920 et 1930, il devient l’un des grands noms de la carrosserie de prestige aux côtés de Figoni & Falaschi, Chapron ou Letourneur & Marchand. Son style est flamboyant. Courbes audacieuses, chromes expressifs, silhouettes théâtrales. Bugatti, Delahaye, Talbot-Lago passent entre ses mains. Saoutchik ne se contente pas d’habiller un châssis, il crée une identité visuelle. L’entreprise disparaît en 1955, emportée par la fin progressive des carrossiers indépendants face aux constructeurs intégrés. Ce rappel est essentiel. Saoutchik n’était pas un constructeur au sens industriel. C’était un artiste du métal.
La Legacy, entre 300 SL et AMG GT
La nouvelle Saoutchik Legacy est portée par le designer Ugur Sahin et le préparateur allemand Pogea Racing. L’idée est claire : capitaliser sur l’engouement pour les séries ultra limitées, ces modèles produits en très petite quantité pour une clientèle en quête d’exclusivité absolue. Visuellement, la filiation avec la Mercedes 300 SL roadster est évidente. Capot long, proportions classiques, poupe arrondie. Mais les détails divisent, notamment en vue trois quarts. Certains y voient un hommage élégant. D’autres une silhouette moins harmonieuse que l’icône dont elle s’inspire. Sous la carrosserie, le mystère est mince. L’habitacle trahit la base technique : la planche de bord est celle d’une Mercedes-AMG GT de première génération. On peut donc raisonnablement conclure que la Legacy repose sur ce châssis, avec son V8 biturbo de 4,0 litres développant largement plus de 500 chevaux selon les versions. Autrement dit, nous ne sommes pas face à un projet entièrement inédit. Mais à une transformation en profondeur d’un modèle existant.
Carrosserie moderne, logique ancienne
Faut-il y voir une incohérence ? Historiquement, Saoutchik travaillait déjà sur des bases fournies par d’autres. Bugatti, Hispano-Suiza, Delahaye livraient les châssis et les mécaniques. Le carrossier apportait le style, le luxe, la différenciation. Dans cette logique, la Legacy respecte presque la tradition. Une base technique éprouvée. Une robe spécifique. Une production limitée à 15 exemplaires. La différence tient à l’époque. Dans les années 1930, la carrosserie était au cœur du processus de création d’une voiture de luxe. Aujourd’hui, le recarrossage est perçu comme un exercice marginal, parfois assimilé à du tuning haut de gamme, surtout lorsqu’il conserve l’essentiel de l’architecture d’origine.
Luxe patrimonial ou opportunité marketing ?
Le marché des créations néo-rétro et des restomods connaît un essor spectaculaire. Singer avec Porsche, Touring Superleggera avec Ferrari ou Alfa Romeo, Kimera avec Lancia ont démontré qu’une interprétation contemporaine d’un mythe pouvait trouver son public. La Saoutchik Legacy s’inscrit dans cette tendance. Mais elle ne modernise pas un modèle ancien. Elle applique un style inspiré du passé à une mécanique moderne déjà performante. La nuance est importante. Dans un cas, on sublime un patrimoine technique. Dans l’autre, on recompose une identité autour d’une base existante. Le tarif, annoncé comme nettement supérieur à celui d’une AMG GT classique, la place dans la sphère des supercars établies. À ce niveau, l’acheteur ne recherche pas seulement des performances. Il veut une histoire, une légitimité, une cohérence.
Une renaissance qui interroge
Il serait trop simple de juger le projet uniquement sur sa base technique allemande. Saoutchik n’a jamais été un constructeur au sens strict. Sa vocation était de transformer, d’interpréter, d’exagérer parfois. Reste une interrogation fondamentale. Une marque renaît-elle par le style seul, ou par une vision industrielle et culturelle plus large ? La Legacy divise. Et cette capacité à provoquer le débat n’est peut-être pas totalement étrangère à l’esprit flamboyant de Jacques Saoutchik. Faire renaître un nom prestigieux est un geste fort. Lui redonner une crédibilité durable est un défi bien plus complexe.