
Grande classique parmi les « populaires » françaises de l’après-guerre, la 203 fait depuis très longtemps partie des meubles dans le petit monde de la collection. Solide, fiable, d’une technique simple et donc peu coûteux à entretenir, le modèle a, des décennies durant, fait figure d’ancienne idéale, notamment pour les débutants. Cependant le temps passe, les modes changent et le phénomène des youngtimers a eu tendance, ces dernières années, à rejeter quelque peu dans l’ombre les vieilles gloires des fifties – dont notre légendaire Peugeot, souvent délaissée par les plus jeunes des amateurs mais qu’il est grand temps de redécouvrir !


Je vous parle d’un temps, etc.
Paru en septembre 1988, le tout premier numéro de la revue Rétroviseur consacrait sa couverture et son dossier à la 203. Cette date peut sembler proche et lointaine à la fois mais, afin de préciser le contexte temporel, rappelons qu’en ce temps-là, l’arrêt de production de l’auto datait de moins de trente ans… Et lorsque le mouvement de l’automobile ancienne en France a commencé à se structurer (c’est-à-dire au mitan des années 1970), la vieille Peugeot n’était encore qu’une haridelle à bout de souffle, tout juste bonne à servir de première bagnole aux étudiants désargentés et que les « vrais » collectionneurs toisaient avec le mépris qu’ils réservaient, de manière générale, aux voitures populaires. Puis le temps s’écoula, la nostalgie fit son œuvre et des revues « grand public » telles que l’hebdomadaire La Vie de l’Auto, créé en 1976 par Daniel Georges, ou le mensuel Auto Rétro, lancé en 1980, contribuèrent de façon décisive à la remise en lumière des anciennes de toutes espèces, sans aucun élitisme. On s’aperçut alors qu’il n’y avait pas que les MG, les Georges Irat, les Delahaye ou les Bugatti dans la vie et, à l’instar des Simca Aronde ou Renault Dauphine, la 203 connut alors une véritable résurrection, les défenseurs de l’état d’origine se disputant âprement les exemplaires survivants avec les amateurs de ce que l’on appelait alors le « custom » !
Voyage dans la France d’avant
L’on ressortit alors les albums de famille dans lesquels la vaillante Sochalienne occupait souvent une place de choix. Émouvants clichés pris tantôt au lendemain de la livraison de l’auto, son premier propriétaire posant fièrement à son volant, ou bien sur une route côtière un jour d’été – combien de souvenirs d’enfance les quelque sept cent mille 203 produites ont-elles ainsi transporté ? Tout comme aujourd’hui, les collectionneurs d’il y a quarante ans (ceux-là même qu’on nomme à présent les boomers) cherchaient à retrouver les sensations, les odeurs, les rumeurs mécaniques d’une époque enfuie, d’un pays disparu, d’une innocence perdue aussi. Et c’est bien souvent au volant d’une 203 qu’ils y parvenaient, en adressant aux magazines précités des courriers qui commençaient tous par « Mon père avait la même »… De fait, c’est en 1948 que le modèle a fait son apparition, après un bref intérim assuré par la 202 présentée exactement dix ans auparavant et dont la production avait été relancée sitôt après la guerre. Comme la 4 CV ou la Simca 8, la nouvelle Peugeot est l’un des enfants du sinistre plan Pons, qui entendait structurer le marché automobile en assignant une ou deux catégories fiscales à chaque constructeur de masse, tout en rejetant les firmes les plus prestigieuses (Hotchkiss, Salmson ou Delage) dans une marginalité industrielle et financière qui leur sera fatale. C’est d’ailleurs à un vieux slogan Hotchkiss, la voiture du juste milieu, que la 203 fait irrésistiblement songer…


Un modèle unique… ou presque
Désormais voué, par la force des choses, à la politique du « modèle unique » – contrastant violemment avec le foisonnement de son catalogue d’avant 1939 –, le Lion, comme ce sera régulièrement le cas par la suite, livre une auto techniquement irréprochable, innovante juste ce qu’il faut, exsudant un esprit de sérieux propre à rassurer une clientèle ennemie de toute esbroufe et aux yeux de laquelle les valeurs cardinales sont la robustesse, la fiabilité et un coût d’exploitation maîtrisé. Voiture moyenne dans tous les sens du terme, la 203 ne cherche pas à renverser la table, mais à satisfaire les besoins d’un public qui ne fera que s’élargir au fil des ans et des multiples variantes que Peugeot élaborera sur une base à l’excellente réputation, du cabriolet à la fourgonnette en passant par les « dérivés longs » initiateurs d’une longue tradition qui, hélas, vient de rendre son dernier souffle avec la disparition du break 508. Voiture universelle, la 203 a été conçue en partant d’une page blanche, le projet démarrant dès le début de 1944, dans les conditions chaotiques que l’on imagine. Dans la bonne tradition de la maison, son cahier des charges était raisonnablement ambitieux : structure monocoque, transmission aux roues arrière, roues avant indépendantes, boîte quatre vitesses, freins hydrauliques, moteur à bloc fonte, culasse en « Alpax » et chambres de combustion hémisphériques. Rien d’extraordinaire en somme, mais il faut se représenter le progrès qu’une telle fiche technique représentait dans une France encore largement peuplée de guimbardes agonisantes issues des années 30 et où les tickets de rationnement venaient à peine de disparaître.
Les avantages de l’austérité
Capable d’atteindre les 120 km/h dans les meilleures conditions, la 203 s’avérait tout aussi rapide qu’une Citroën 11 Légère et ne bradait pas ses qualités : en 1950, Peugeot la vendait 5 % plus cher que la vieillissante Traction, relevant pourtant d’une autre catégorie ! Bien sûr, la voiture du quai de Javel conservait une nette supériorité en termes de qualités routières dès lors que la route n’était pas sèche et évitait à ses utilisateurs de devoir passer un brevet de contrebraquage mais, en comparaison de la Peugeot, la Traction accusait ses quinze ans, avec une carrosserie qui, si elle réjouit les esthètes du XXIe siècle, semblait terriblement désuète au début des années 1950. Incarnation même de la petite bourgeoisie, la 203 flattait habilement ses acheteurs avec une ligne fastback très inspirée des réalisations américaines alors en vogue. En revanche, Peugeot a pris l’exact contrepied des mœurs états-uniennes en matière de marketing : pas question, ici, d’avoir recours à des artifices polychromiques ou de restyler l’engin à chaque millésime ou presque, comme le fera Simca avec l’Aronde, en important les méthodes en vigueur à Detroit. Ainsi, douze ans durant, l’austère 203 conservera la même mécanique et ne bénéficiera d’aucun restylage, la seule évolution esthétique significative concernant la taille de la lunette arrière, agrandie à partir de l’automne 1952.

Il faut l’œil d’un spécialiste pour différencier une 203 du début de production de l’une des dernières unités construites, alors que le succès de la 403 battait son plein et que la 404 piaffait déjà dans l’ombre. Équilibrée en tous points, l’auto n’avait sans doute pas besoin d’être modifiée pour continuer à plaire – et, du reste, Peugeot adoptera la même approche jusqu’à la 504… Reste à s’interroger sur la place que peut occuper un modèle désormais septuagénaire dans le cœur des jeunes collectionneurs de 2026 chez qui elle n’évoque, contrairement à leurs aînés, aucun souvenir de famille Contrairement à la Traction ou à la 2 CV, la 203 n’est pas un mythe, ni une légende ; dans son grand âge, elle a conservé la discrétion proverbiale qui la caractérisa dès ses jeunes années. Cette anti-star humble et besogneuse peut toutefois dispenser encore bien des plaisirs à ceux qui succomberont à ses charmes, certes feutrés mais tangibles. Avec sa ligne évoquant la France d’Édith Piaf, de Jean Gabin et de Robert Doisneau, son équipement monacal, ses surfaces vitrées dignes d’un bathyscaphe, ses matériaux délicieusement datés et la tessiture bourrue de son inusable quatre-cylindres, c’est à un voyage dans le temps que la valeureuse 203 vous convie, pour des balades qui, j’en suis sûr, sauront toujours attirer la sympathie et vous donner le sourire. Voilà qui, dans le monde incertain qui est à présent le nôtre, ça n’a pas de prix…

