Peugeot 504 berline : la Lionne universelle
par Nicolas Fourny le 1 septembre 2026Il est des modèles qui, plus que d’autres, participent à fixer l’image de leur constructeur dans la mémoire collective. Indéniablement, la 504 est de ceux-là ; l’auto a amplement contribué à renforcer la réputation de Peugeot et à lui attribuer des vertus de robustesse et de fiabilité qui ont longtemps caractérisé la firme sochalienne. Si le modèle s’est vu décliné en une multitude de dérivés (break, familiale, commerciale, sans oublier les versions 4x4 développées par Dangel ni les ravissants coupés et cabriolets dus à Pininfarina), c’est toutefois à la berline 504, conjointement dessinée par le carrossier italien et le bureau de style Peugeot, que nous nous intéressons aujourd’hui. Discrète, fidèle, solide, accueillante et tranquille, cette familiale à l’austérité bienveillante n’a laissé que de bons souvenirs à ceux qui l’ont pratiquée dans les années 1970. Cinquante-huit ans après son apparition, quelle peut être sa place en collection ?

La voiture des gens raisonnables
Dans un ouvrage de vulgarisation que l’on m’avait offert dans mon jeune temps, Serge Pozzoli parlait de la marque française Sizaire et Naudin, disparue en 1921, comme produisant des voitures « sans génie, mais sans problèmes ». Peugeot n’a jamais repris cette formule en guise de slogan, mais ce dernier n’aurait sans doute pas été le moins pertinent pour qualifier la longue série de familiales à propulsion qui, de la 203 à la 505, ont paisiblement véhiculé une clientèle peu soucieuse d’innovations à tout crin, mais en revanche attachée à une certaine sérénité d’usage. En choisissant des solutions techniques éprouvées et en n’avançant qu’avec prudence sur la voie du progrès, la firme sochalienne s’est délibérément éloignée des hardiesses citroënistes – donnant ainsi lieu à d’interminables et fiévreuses conversations entre les partisans de la DS et ceux de la 404. À cet égard, il est savoureux de noter que Peugeot, avant la sortie de celle-ci, testa longtemps une suspension hydraulique avant d’en revenir sagement à des liaisons au sol conventionnelles pour le modèle définitif. Cet épisode en dit long quant à l’état d’esprit des dirigeants de la marque en ce temps-là : même si le bureau d’études du Lion était lui aussi capable de tester des équipements avant-gardistes, il ne s’agissait surtout pas d’effaroucher une clientèle attachée à cette philosophie, soigneusement ciselée au fil du temps, qui préférait l’efficacité et la pondération aux tintamarres médiatiques et aux mises au point bâclées (suivez mon regard). Au reste, alors que Citroën dominait commercialement Peugeot au début des années 1960, c’est bien Sochaux qui finit par prendre le contrôle de l’ex-Quai de Javel dix ans plus tard…
Sus à la DS !
Chacun le comprend d’ailleurs immédiatement lorsque la 504 est dévoilée, à l’automne de 1968 – la présentation de l’auto, initialement prévue au printemps, ayant été décalée de quelques mois en raison des événements que l’on sait –, c’est bien la DS qui est directement visée par la nouvelle venue. Fraîchement restylée mais âgée de treize ans, la Citroën conserve ses adeptes, persuadés (à juste titre) que les qualités routières et le confort du modèle ne sont toujours pas égalés par la concurrence, mais son succès commercial a lentement rongé la séduction d’une silhouette certes stupéfiante à sa sortie, mais qui a fini, en quelque sorte, par se banaliser. De surcroît, la DS ne se brade pas : à la sortie de la 504, sa variante la moins onéreuse, l’ID 19 Luxe, coûte 14 588 francs (environ 21 000 euros actuels), alors que la Peugeot, qui revendique de meilleures performances et une consommation moindre, s’affiche dès 13 100 francs pour la berline à carburateur sans toit ouvrant. Il convient aussi de noter que, fidèle à sa stratégie de lente montée en gamme, Peugeot ne s’est pas contenté d’assurer la succession de la 404 ; la 504, dotée d’un moteur plus puissant, d’une suspension plus élaborée et d’une meilleure habitabilité que son aînée, ne navigue pas dans les mêmes eaux, sans pour autant renoncer à la solidité proverbiale de la marque. L’adoption d’un essieu arrière à roues indépendantes constitue un atout décisif, aussi bien en matière de confort postural que de comportement routier. Rassurante et facile à contrôler pour le conducteur moyen – sauf sur le mouillé, où les attitudes de l’engin peuvent vite devenir scabreuses –, la 504 peut également se montrer étonnamment agile entre des mains expertes, survirant à la demande si l’on sait s’y prendre ; le tout sans imposer aux estomacs de ses passagers le dodelinement typique bien connu (et diversement apprécié) des habitués de la DS…

Une force tranquille
Le succès commercial est très vite au rendez-vous et la 504 parvient non seulement à séduire des propriétaires de 404 désireux de renouveler leur monture, mais aussi les moins sectaires des conducteurs de DS. Bien sûr, la Peugeot ne peut rivaliser avec les qualités routières de la Citroën sitôt que le climat se dégrade mais, pour le reste, ceux qui passent à l’ennemi – ne rigolez pas, on s’exprimait fréquemment dans ce registre à l’époque – ne le regrettent pas, même si la 504, y compris dans sa version à injection, n’est pas armée pour engager la conversation avec les DS les plus puissantes. Telle n'est d’ailleurs pas sa vocation : réfutant toute flamboyance superflue, la routière de Sochaux ne prétend pas attirer les obsédés du chronomètre ou de la moyenne horaire, mais assurer un service constant et homogène. Elle n’a rien d’exaltant ni de très original – hormis cette arête de coffre qui fera couler beaucoup d’encre – mais aucun défaut rédhibitoire non plus. Chez elle, c’est une sorte de placidité débonnaire qui tient lieu de charisme : la 504 ne vous octroie pas de coup de cœur ; elle vous conquiert sur le long terme, sait se montrer habitable sans être trop encombrante, démarre chaque matin sans faire d’histoires et vous emmène là où vous le souhaitez sans vous ruiner en carburant ni en factures d’entretien. D’un millésime à l’autre, elle multiplie les variantes et s’adapte à la crise économique qui survient fin 1973 : de la sorte, la rustique version L, qui récupère l’essieu arrière rigide du break, et les variantes à moteur Diesel, certes poussives et bruyantes mais aussi sobres et résistantes qu’une Mercedes contemporaine, tombent à point nommé pour répondre aux préoccupations du moment.
Il n’est pas trop tard
Un ancien propriétaire d’Alfetta GT m’a dit un jour, après avoir acquis une 504 Ti pour des raisons familiales, qu’en comparaison il avait l’impression de conduire un autobus. C’était sans doute un peu excessif, mais le fait est : la familiale Peugeot n’est définitivement pas une BMW à la française ; elle n’en a ni les ressources mécaniques, ni les aptitudes routières. Cela n’empêchera pas l’auto de se vendre à plus de 3,7 millions d’exemplaires, établissant un nouveau record pour la marque. Supplantée par une 505 qui n’en était qu’une profonde évolution, la 504, si elle disparaît du marché européen à l’été 1983, va poursuivre très longtemps sa carrière sous d’autres latitudes puisque les derniers exemplaires, construits au Nigeria, sortiront d’usine en 2005 ! Rien de plus logique, au demeurant : c’est sur les pistes africaines que l’auto a établi sa réputation, en remportant notamment le rallye de Côte d’Ivoire à trois reprises. Comme à chaque fois, ce sont d’abord les carrosseries les plus glamour – ici, le coupé et le cabriolet – qui sont entrées en collection en premier ; tenus à distance, la berline et le break ont péniblement suivi le mouvement, ayant beaucoup de mal à se débarrasser de leur image de vulgaires bagnoles d’occasion. Dure au mal, la 504 a souvent été maltraitée et médiocrement entretenue, de sorte que dénicher une berline en bel état d’origine ou restaurée dans les règles de l’art n’est pas une sinécure. C’est sans doute pour cela que les quelques exemplaires en bel état et circulant encore sur les routes européennes sont de plus en plus convoitées…


Post-scriptum : si la cote LVA ne dépasse pas les 6500 € pour une berline injection, il n’est pas rare de voir des offres à 15000 €, en particulier sur les marchés allemand et néerlandais. Certains – surtout en France – s’en offusqueront mais les véritables connaisseurs, eux, sauront réaliser leur rêve. À vous de choisir votre camp…


Nicolas Fourny
