Ferrari, Bentley, Bentayga : voici qui les achète vraiment en France
Publié en février 2026, le rapport réalisé pour le Forum Vies Mobiles par Yoann Demoli, Roxane Adet et Matthieu Bloch remet frontalement en question le fonctionnement de la voiture de fonction en France. Cet avantage, à la fois outil de fidélisation, élément de rémunération et marqueur de statut pour certains cadres et dirigeants, est présenté par les auteurs comme un dispositif fiscalement favorable, socialement inégal et écologiquement discutable.
Un avantage qui dépasse largement l’usage professionnel
Pour les auteurs de l’étude intitulée « Pour qui roule la voiture de fonction ? Une impasse sociale, fiscale et écologique », le problème commence avec la manière dont l’utilisation privée du véhicule est évaluée. Le calcul fiscal repose sur l’idée que la voiture est employée à parts égales pour les déplacements professionnels et personnels. Le rapport avance pourtant une réalité très différente : 70 % des kilomètres parcourus le seraient pour des usages privés. Cette différence aurait une conséquence directe sur les recettes publiques. Selon l’étude, la sous évaluation de l’avantage en nature permet aux bénéficiaires d’acquitter moins d’impôts et de cotisations qu’ils ne le feraient si l’utilisation personnelle réelle du véhicule était prise en compte. Au total, le manque à gagner pour les pouvoirs publics serait estimé à 1,8 milliard d’euros par an. C’est ce qui conduit les chercheurs à considérer le système comme une forme de niche fiscale.
Un privilège surtout concentré chez les plus favorisés
La voiture de fonction reste loin d’être généralisée dans le monde du travail. Le rapport estime que seuls 5,8 % des actifs en disposent. Sa répartition apparaît également très inégale. Les 10 % des travailleurs les plus riches auraient dix fois plus de chances d’en bénéficier que les actifs situés parmi les revenus les plus faibles. Les cadres concentreraient à eux seuls 50 % du parc. Autre déséquilibre relevé par l’étude, 75 % des détenteurs de voitures de fonction sont des hommes. Dans cette lecture, l’automobile fournie par l’entreprise ne répond donc pas uniquement à des impératifs de déplacement. Elle devient aussi un élément de rémunération et, dans certains cas, un véritable symbole hiérarchique.
Quand l’entreprise devient un gros client du haut de gamme
Le phénomène se remarque particulièrement sur les automobiles les plus coûteuses. En 2024, près de 70 % des berlines haut de gamme auraient été achetées par des entreprises, hors loueurs et concessionnaires, contre 30 % seulement par des particuliers. Le rapport cite même quelques cas spectaculaires. Cette même année, quatre des cinq Ferrari Daytona vendues en France auraient été acquises par des entreprises, tout comme sept des onze Bentley Bentayga immatriculées dans le pays. Ces exemples restent très éloignés de la voiture de fonction moyenne, mais ils illustrent selon les auteurs la dimension statutaire que peut prendre ce type d’avantage chez certains dirigeants. La voiture n’est alors plus seulement envisagée comme un moyen de transport, mais comme un espace de représentation et de confort financé dans un cadre fiscal favorable.
L’électrique ne règle pas toutes les critiques
La progression des modèles électriques dans les flottes d’entreprise pourrait laisser penser que le dispositif accompagne efficacement la transition écologique. Le Forum Vies Mobiles juge pourtant ce bilan beaucoup moins favorable. L’étude estime à 850 millions d’euros le montant des aides publiques soutenant cette électrification. Or ces aides bénéficieraient parfois à des voitures jugées trop lourdes et trop coûteuses. Les chercheurs soulignent également ce qu’ils qualifient d’effet rebond. Lorsque l’employeur prend en charge le carburant ou l’électricité, le conducteur est moins directement confronté au coût de ses déplacements. Il pourrait donc être incité à parcourir davantage de kilomètres. Dans ces conditions, le coût supporté par les finances publiques pour chaque tonne de CO2 évitée serait, selon le rapport, nettement supérieur à celui d’autres politiques climatiques.
Un plafond fixé à 25 000 euros
Pour modifier le système, le Forum Vies Mobiles avance une mesure particulièrement forte : réserver l’avantage fiscal aux voitures dont le prix reste inférieur à 25 000 euros. Une telle règle limiterait fortement l’intérêt fiscal des véhicules haut de gamme proposés comme voitures de fonction. Les sommes économisées pourraient ensuite, selon les auteurs, être consacrées à des solutions de déplacement considérées comme plus équitables et plus durables, notamment le crédit mobilité. Cette proposition toucherait toutefois directement une pratique profondément installée dans certaines entreprises françaises.
Un levier de recrutement que les entreprises défendent
Pour les employeurs, la voiture de fonction ne représente pas uniquement un avantage de confort. Elle sert aussi à attirer certains profils, à fidéliser des collaborateurs importants et à compléter leur rémunération. Un chef d’entreprise cité dans l’article souligne qu’un plafonnement à 25 000 euros ou une réduction du dispositif reviendrait à diminuer le pouvoir d’achat de salariés clés, dans un pays où le coût du travail figure déjà parmi les plus élevés d’Europe. La voiture de fonction conserve en effet un avantage majeur pour l’entreprise comme pour le salarié : elle constitue une forme de rémunération moins lourdement taxée qu’une augmentation de salaire classique. La question dépasse donc largement le cas spectaculaire de quelques Ferrari ou Bentley puisqu’elle oppose désormais deux visions de la voiture de fonction, entre outil d’attractivité pour les entreprises et avantage fiscal jugé coûteux, inégalitaire et contestable par les auteurs du rapport.
