
La possession d’une Rolls-Royce ou d’une Bentley ancienne n’est pas une sinécure – en particulier lorsqu’il s’agit d’une Silver Shadow ou d’un modèle apparenté à la même lignée, qui vécut de 1965 à 1998. Souvent très accessibles à l’achat, ces automobiles, dont l’ingénierie s’avère tout de même assez éloignée de la maniaquerie japonaise, exigent une qualité de maintenance à la hauteur de leur complexité technique… et de leurs exigences tarifaires lorsqu’elles étaient neuves. Il y a là de quoi rebuter plus d’un collectionneur, lequel s’avoue volontiers effrayé, de surcroît, par une fiabilité parfois aléatoire. Heureusement, depuis peu la société britannique Halcyon propose une séduisante alternative sous la forme d’un coupé et d’un cabriolet Corniche entièrement revisités à la sauce « restomod »…

Séduction paradoxale
Une vieille Rolls, c’est un peu comme une Range Rover ou une Jaguar des années 70 – je veux dire un bel objet, d’une classe folle, extrêmement désirable, mais traînant derrière lui une réputation sulfureuse, alimentée par d’horribles histoires de systèmes hydrauliques hors service, de circuits électriques fantaisistes, de fuites d’huile endémiques et, bien entendu, de factures d’atelier siphonnant joyeusement le compte en banque des collectionneurs étant tombés dans le piège vénéneux de ces automobiles aussi séductrices que dispendieuses. « Qu’à cela ne tienne », me direz-vous, « il n’y a qu’à fiabiliser ces engins, ça ne doit pas être si compliqué ! ». Hum… Au vu des tarifs que pratiquent certaines officines, comme par exemple Kingsley Cars, qui s’est spécialisé dans la remise à niveau des Range Rover de première génération, ce genre d’opération, si l’on souhaite aboutir à un résultat satisfaisant, peut représenter une facture de plusieurs dizaines de milliers d’euros – voire plus, si affinités… À cette aune, comment aborder le mythe absolu que représente une Rolls-Royce (ou une Bentley) de la grande époque ?
Le plaisir sans arrière-pensées
Comme on s’en doute, et avec tout le respect dû aux concepteurs du charismatique franchisseur de Solihull, moderniser une Bentley ou une Rolls de la série « SY » – c’est-à-dire la Silver Shadow et ses multiples dérivés – s’apparente à un défi technique d’une dimension inédite. Extrêmement complexes en leur temps, avec notamment un système hydraulique contrôlant la suspension arrière (brevet Citroën !) et susceptible de rendre migraineux les meilleurs mécaniciens, ou bien encore une climatisation dont la sophistication engendre un confort n’ayant d’égal que le montant des factures de remise en état, ces voitures ne peuvent, à l’évidence, offrir la même sérénité d’usage qu’une triviale Toyota Corolla. Or, de nos jours, un nombre croissant d’amateurs entendent s’adonner aux plaisirs corrélés à la conduite d’une automobile ancienne, mais sans en subir les inconvénients. Peu sensibles à la poésie mélancolique des pannes survenant de préférence en pleine nuit, sous la pluie et en bordure de départementales éloignées de la civilisation, les plus fortunés de ces automobilistes amoureux du vintage sont prêts à signer un bon de commande aussi onéreux que celui d’une Phantom neuve… pour rouler en Corniche !


Thermique ou électrique ?
Tel est du moins le pari dans lequel s’est lancée la société Halcyon, sise à Guildford, dans une Angleterre certes déclinante à bien des égards, mais qui sait célébrer les joyaux d’un passé scintillant encore dans nos mémoires de passionnés. Rappelons que la Corniche – dénomination remontant à 1971, mais le modèle existait sous la même forme depuis 1966 – correspond à la déclinaison à deux portes (coupé ou cabriolet) des berlines Rolls-Royce Silver Shadow et Bentley T. Produite jusqu’en 1995, l’auto a longtemps été l’une des plus chères du monde (elle valait peu ou prou 50 % de plus que la berline dont elle dérivait) et a promené trois décennies durant sa silhouette délicieusement surannée dans un monde auquel elle n’appartenait déjà plus. Trop décalée, trop majestueuse, trop opulente, trop inutile – comme n'importe quel objet de luxe, soit dit en passant –, la décapotable de Crewe séduit encore, soixante ans après son apparition, une petite tribu d’amateurs qui ne se lassent pas des joies de la conduite cheveux au vent, avec la mythique statuette en point de mire. Ces mêmes joies que l’équipe de Halcyon s’astreint à restituer, sans le stress inhérent à tout amateur de Rolls ou de Bentley de cette époque – un voyant qui s’allume, un grincement suspect, et la sympathique virée en bord de mer peut vite être vite gâchée… L’ingénierie mise en œuvre, proclament les responsables du projet, est à la hauteur. Au vrai, la Corniche choisie pour l’opération – il y en aura soixante, pas une de plus – se trouve littéralement désossée. Il ne reste en somme que la structure générale de l’auto, que Halcyon se charge ensuite de reconstruire, selon ses propres critères, l’idée consistant à garantir des sensations fidèles à celles du modèle originel. Mais avec, par surcroît, une évolution technique significative, puisque vous pouvez commander votre Corniche (coupé ou décapotable) contemporanéisée en thermique ou en électrique !
Joue-la comme Thomas Crown
Ainsi, si la proposition thermique, baptisée Great Eight Series, s’appuie sur des solutions relativement classiques – le V8 « historique » R-R de 6750 cm3 étant profondément actualisé, mais sans renverser la table en termes de sophistication –, c’est la version électrique qui retient davantage l’attention des médias spécialisés. Dieu merci, on ne peut pas dire que, depuis leur apparition, les transformations de véhicules anciens consistant à remplacer leurs moteurs d’origine par des machines électriques aient rencontré le succès qu’espéraient leurs concepteurs. Sans doute cet échec est-il dû en partie à la médiocrité des prestations (petites batteries et architectures électriques primitives, d’où des autonomies et durées de recharge confinant au grotesque) et en partie au rejet viscéral d’une grande partie des amateurs, consternés de voir des modèles classiques bousillés de la sorte. La Corniche Halcyon Genesis Series règle une partie du problème en proposant une architecture en 800 volts – gage de temps de charge dignes des meilleures réalisations contemporaines – et une autonomie « officielle » d’environ 500 kilomètres, soit plus probablement 350 en réalité, mais c’est déjà bien mieux que ce à quoi nous avions droit jusqu’à présent. S’y ajoute un habitacle habilement remis au goût du jour (alors que l’aspect extérieur demeure heureusement intact, contrairement aux lamentables défigurations commises par certains ateliers). La technologie moderne est bien présente, mais elle demeure discrète et ne se manifeste qu’à la demande ; on est très loin, ici, des orgies d’écrans aussi surdimensionnés qu’inutiles. L’ensemble est élégant et se tient soigneusement à l’abri de toute ostentation – voilà qui augure de longues heures de plaisir au volant d’une auto certes profondément actualisée, mais aussi proche que possible de sa philosophie d’origine !


Post-scriptum : même si nous la choisirions évidemment en V8 et si nous regrettons l’abandon du mobilier de bord d’origine, cette réinterprétation de la Corniche mérite amplement le détour. Le travail accompli a été réalisé avec autant de compétence que de respect, et ces autos s’adressent avant tout à une clientèle plus réceptive à l’élégance véritable qu’à l’esbroufe technophile. Bien sûr, les partisans de l’authenticité à tout crin – dont nous sommes – ne lâcheront jamais leur « vraie » Rolls ou Bentley au profit d’une Halcyon. Sauf, peut-être, s’ils en avaient les moyens…


