
J’ai beau fouiller dans ma mémoire (et dans ma documentation), je ne parviens pas à trouver trace d’une Ferrari ayant provoqué autant de polémiques, de jugements lapidaires et de critiques acerbes en face desquels les rares avis positifs ne pèsent pas lourd (même la malheureuse Mondial 8 avait été traitée moins sévèrement en 1980, c’est dire !). Indéniablement, Maranello a choisi de maximiser sa prise de risque en concevant son premier modèle électrique. Avec un design semblant né pour susciter la controverse, une architecture générale absolument inédite pour une Ferrari et, bien sûr, l’absence de moteur thermique, la Luce subit, depuis sa présentation officielle, les affres d’un accueil particulièrement frais. Le monde (et la clientèle visée) sont-ils prêts pour une berline Ferrari électrique à cinq places ? À première vue, rien n’est moins sûr…



Watt the fuck ?
Comme chacun a pu le constater, de l’eau a coulé sous les ponts et les choses ont bien changé depuis qu’en 2023, l’Union européenne a adopté son fameux plan d’électrification, aux termes duquel la vente de voitures thermiques neuves devait y être interdite à partir de 2035. Le manque d’enthousiasme d’une part toujours majoritaire de la clientèle pour les véhicules à piles – en particulier dans les pays d’Europe du Sud, dont le nôtre – a incité plusieurs constructeurs à revoir leur copie, qu’il s’agisse de firmes prestigieuses ou de labels populaires. Quelques exemples en vrac : Bentley, qui était censé devenir une marque 100 % électrique en 2030, a prudemment révisé sa stratégie ; la nouvelle Fiat 500 présentée en 2020, et qui devait n’être disponible qu’en version électrique, vient de se voir adjoindre une variante thermique à hybridation légère, après avoir vu ses ventes s’effondrer de 70 % ; et chez Porsche, le Macan électrique sera finalement accompagné d’un modèle hybride de taille comparable, prévu pour 2028. Certains le déploreront, d’autres s’en réjouiront, mais le fait est : le thermique a encore de beaux jours devant lui, en particulier chez les fabricants de voitures de sport et de grand tourisme !
Il cavallino fulminato
Dans ces conditions, il était particulièrement intéressant d’observer les choix opérés par les constructeurs de sportives les plus renommés, univers dans lequel c’est bien sûr le nom de Ferrari qui vient en premier à l’esprit. Or, depuis de longues années déjà, le cheval cabré décrit un parcours sans faute. Une véritable renaissance – le mot n’est pas trop fort – opérée sous la férule du charismatique Luca di Montezemolo à partir de 1991, un catalogue opportunément revivifié et diversifié, une introduction en bourse réussie en 2015, une production en hausse régulière mais contrôlée et des clients qui se battent pour signer un bon de commande : on connaît plus d’une marque dont les dirigeants rêveraient d’un contexte aussi favorable, lequel a découlé en premier lieu de la qualité des modèles lancés depuis vingt-cinq ans. Toujours plus performantes et bluffant les pilotes les plus exigeants, les Ferrari d’aujourd’hui ne cessent d’innover, génération après génération, pour se maintenir au plus haut niveau, tenant en respect des impétrants aussi ambitieux que Porsche, Lamborghini, Aston Martin ou McLaren. Toutefois, après avoir réussi son passage à l’hybridation, avec des modèles à succès comme la 296 ou la SF90, la firme italienne allait-elle connaître le même triomphe au moment de créer son premier modèle exclusivement mû par l’électricité ?

Volt face
Il faut dire que, sur ce sujet, la communication de Ferrari a eu de quoi laisser perplexe plus d’un observateur depuis quelques années. De la sorte, après avoir expliqué à qui voulait l’entendre qu’une Ferrari électrique n’était pas envisageable compte tenu du pedigree et de l’ADN de la marque, ses responsables ont radicalement changé leur fusil d’épaule en actant le développement d’un tel modèle, puis en reconnaissant l’existence du projet en s’appuyant sur un teasing de haut vol. Un mélange d’excitation et d’appréhension s’est alors emparé des tifosi, dans la perspective du bouleversement qui s’annonçait : il semblait a priori impossible d’imaginer une Ferrari dépourvue de V6, de V8 ou de V12 – c’est-à-dire de la noblesse mécanique qui incarne les substrats de la marque depuis sa naissance en 1947, personne ne pouvant sérieusement faire rêver qui que ce soit avec les caractéristiques d’un moteur électrique, une fois réglés les détails triviaux que sont la puissance et le couple. (À cet égard, on connaît par exemple des machines chinoises aux fiches techniques décoiffantes mais, en définitive, qui fascinent-elles ?) D’autre part, quelle forme allait revêtir cet engin ? S’agirait-il d’un incongru SUV familial comme la Lotus Eletre ou, tout au contraire, d’une interprétation électrifiée des berlinettes qui ont bâti la gloire de la firme ? Eh bien, depuis quelques jours la réponse à cette interrogation est connue, et le moins que l’on puisse dire c’est que les réactions suscitées par la Ferrari Luce s’avèrent plutôt désagréables, voire même parfois violentes, bien loin de l’admiration quasi-unanime qu’engendrent traditionnellement les voitures de Maranello. C’est bien simple, tout y passe, du mépris à la caricature la plus échevelée, en passant par les sarcasmes d’apprentis graphistes qui rivalisent de créations plus irrévérencieuses les unes que les autres, comparant l’auto tantôt à un fer à repasser, tantôt à une Fiat Multipla, sans d’ailleurs que l’on puisse déterminer laquelle de ces analogies est la plus consternante. Et l’on ne compte plus les vidéos générées par l’IA et mettant en scène un Enzo Ferrari en colère ou navré devant le dernier modèle portant son nom, tandis que, toute honte bue, Nissan met carrément les pieds dans le plat en assimilant la Luce à une copie de sa Leaf !
Faut-il avoir raison trop tôt ?
Pour autant, les Japonais n’ont pas tout à fait tort : tout comme la Leaf, la Luce n’est rien d’autre qu’une berline électrique surélevée, très éloignée, à la vérité, du SUV Purosangue – qui, certes, ressemble pour sa part à une Mazda CX-30, mais dont le merveilleux V12 sauve les meubles… Première Ferrari à cinq places – en avait-on réellement besoin ou envie ? –, l’auto clive avant tout, et avec une certaine brutalité, par sa physionomie, dessinée par le bureau de style de la maison, en collaboration avec le designer Jony Ive, connu pour avoir longtemps travaillé chez Apple (le fabricant de téléphones, pas la maison de disques) et avec la contribution du collectif californien LoveFrom, créé par le même personnage. Avec de telles influences, il ne fallait évidemment pas s’attendre à voir apparaître une Ferrari respectueuse de l’orthodoxie maison, mais nombreux sont ceux qui pensent que Maranello est allée beaucoup trop loin dans sa quête éperdue d’iconoclastie. De fait, la Luce, c’est l’antithèse absolue de la récente 12Cilindri, laquelle s’évertue tout au contraire à réinterpréter la partition classique des plus légendaires GT de la marque – or, les grandes berlinettes à moteur douze-cylindres sont encore considérées par la plupart des passionnés comme les Ferrari archétypales, les gardiennes du temple et de la tradition. D’une manière générale, ces mêmes passionnés vouent aux gémonies les bagnoles de geeks façon Tesla, et la Luce semble justement avoir été prioritairement conçue pour séduire cette cible-là. On la croisera donc sans doute à New York ou à San Francisco, moins probablement sur les routes de la vieille Europe, dont les ressortissants n’ont pas fini de persifler au sujet de cet engin qui, à leurs yeux, s’apparente davantage à un smartphone géant doté de quatre roues qu’à une automobile digne de ce nom. Néanmoins, et au risque de heurter certains ferraristes patentés, la Luce présente aussi des aspects intéressants, comme son mobilier de bord, élégant et fonctionnel, aux antipodes de la vulgaire débauche technophile qui a envahi les planches de bord des dernières Porsche. Et puis nous sommes impatients d’en découvrir les premiers essais routiers : si l’auto se révèle aussi compétente et passionnante à mener que ses sœurs de gamme, j’en connais qui pourraient réviser leur jugement…



L’actuel patron de Ferrari, Benedetto Vigna, placé sur la défensive devant le backlash sans précédent que subit la firme depuis la révélation de la Luce, a déclaré – en dépit d’un cours de bourse ayant accusé dans la foulée une baisse de 8 % – que, malgré les critiques, l’auto avait été plutôt bien accueillie par ses clients potentiels. Il fallait bien essayer de rassurer les investisseurs et, autrement dit, ceux qui vomissent leur bile sur les réseaux sociaux n’ayant de toute façon pas les moyens d’acheter une Ferrari, par conséquent leur avis ne compte pas. Une approche risquée à notre humble avis, car la réputation d’une légende aussi puissante que celle de Ferrari ne tient pas uniquement à ceux qui ont la chance de conduire les voitures frappées du Cavallino Rampante, mais aussi à tous les amoureux de la firme de par le monde, qui entretiennent aux aussi le mythe... Quoi qu’il en soit, le raid de commando expérimental projeté vers l’avenir que constitue la Luce n’annonce pas forcément, de façon formelle, à quoi ressembleront les Ferrari d’après-demain. Au demeurant, l’on saura assez vite si les candidats à la signature d’un chèque de 640 000 dollars pour pouvoir parader au volant de la Luce se révèlent suffisamment nombreux pour faire taire les critiques !

