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Studebaker Sceptre : le projet de la dernière chance

PAUL CLÉMENT-COLLIN - 7 nov. 2017

C’est l’histoire d’une marque automobile prestigieuse au bord de la disparition, d’une rivalité entre deux monstres du design, d’une tentative désespérée de redresser une situation irréversible, et au final d’un splendide concept-car qui passera directement de la carrosserie au musée : la Studebaker Sceptre.

Au début des années 60, la situation de Studebaker est tellement dramatique qu’on n’en est plus à se demander si la firme va faire faillite, mais plutôt quand elle va faire faillite. Brooks Stevens, qui avait pris la succession du flamboyant (et coûteux) français Raymond Loewy à la tête du design de la marque, ne pouvait se résoudre à laisser couler cette boîte. En puis, il faut bien l’avouer, le fait que la direction mandate Loewy désormais consulant pour dessiner l’Avanti l’avait un peu chatouillé, lui qui se voyait comme son égal, voire supérieur (lire aussi : Studebaker Avanti). Tout comme Loewy, Stevens avait pour lui une brillante carrière de design industriel. Il avait d’ailleurs créé avec le français et 8 autres designers l’Industrial Designers Society of America en 1944.

Avec l’apparition de l’Avanti en 1962, Stevens en prend un coup à l’ego mais surtout comprend très vite que ce modèle, quelles que soient ses qualités, ne sauvera pas Studebaker. Son raisonnement est simple à l’époque : il faut présenter un « flagship », un porte-étendard, qui tirerait vers le haut tout une gamme sur un même style, cohérent et moderne. Ce véhicule emblématique, ce sera la Sceptre.

La Sceptre est ce qu’on appelle aujourd’hui une « Personnal Luxury Car », qui désigne clairement la Ford Thunderbird Coupé de 1961 comme cible, mais Brooks Stevens va s’attacher à lui donner un look en même temps très américain (comme la Ford) mais aussi très moderne : oubliée les rondeurs des 50’s, place aux traits tirés à la règle ; bye bye les phares ronds, place aux bandeaux de lumière à l’avant comme à l’arrière. Ajoutons à cela une pincée d’excentricité, avec cet avant ressemblant à un rasoir électrique, et vous obtenez un superbe concept-car.

Avec très peu de moyens, Stevens va faire beaucoup : les effets de styles sont simples, mais efficaces. Le pilier C, par exemple, semble d’un seul tenant : or non, il s’agit de deux fins piliers en métal entre lesquels on trouve un panneau de verre teint : à l’extérieur, c’est opaque, mais à l’intérieur, il offre une sensation d’espace ! A l’intérieur, la passagère a droit à un vanity case encastré du plus bel effet. L’ensemble est en tout cas très équilibré, léger, et ressemble à s’y méprendre à une voiture créée par le Leader himself (à moins que Jean Graton ne se soit inspiré des travaux de Stevens ? Sans doute) !

Pour réaliser le prototype qui sera présenté en avril 1963 au board de Studebaker, Brooks Stevens fera appel à un carrossier italien reconnu pour la qualité de son travail, Sibona-Basano, qui travaillait déjà pour Lamborghini par exemple. Le résultat était en tout cas d’une grande qualité, pour un coût somme toute modeste de 16 000 $.

Le prototype Cruiser (en haut) et son projet d’avant façon Sceptre (en bas)

A la demande des pontes de Studebaker, Stevens avait aussi travaillé sur un projet de berline, la Cruiser, dérivée de la Lark, dont il fera réaliser un prototype en même temps (et pour le même coût de 16 000 $), projetant même d’en changer l’avant pour un visage plus proche de la Sceptre. Les deux voitures impressionnèrent la direction mais malheureusement, l’entreprise manquait de fonds pour envisager une mise en production rapide qui aurait pu sauver Studebaker… Au lieu de quoi, il fallut se résoudre à stopper l’Avanti en décembre 1963, et à fermer l’usine historique de South Bend dans l’Indiana pour ne garder qu’une dernière usine dans l’Ontario.

La Sceptre Wagonaire

Pourtant, Stevens y croyait, lui, et avait même fait réaliser en septembre 1963 un nouveau prototype de la Sceptre dans une version Wagonaire. Il avait aussi prévu toute une nouvelle gamme prévue (dans sa tête) pour l’horizon 1966 : les Sceptre coupé/break, la Cruiser, mais aussi une série de véhicules dits « low cost » plutôt révolutionnaires pour certains.

La gamme « low cost » projetée par Stevens

Mais malgré son enthousiasme, il fallait bien se résoudre et accepter que Studebaker fermerait rapidement ses portes. Un gars comme Stevens ne resta pas sans activité et signa dès cette année 1963 un dessin qui restera en production jusqu’en 1991, celui de la Jeep Wagoneer. Il filera aussi un coup de main à ses fistons, David et William « Steve » Stevens dans la création d’une nouvelle marque, Excalibur (lire aussi : Excalibur). De son côté, Studebaker fermera définitivement ses portes en 1966 tandis que la Sceptre rejoindra le propre musée de son père Stevens. Elle est aujourd’hui exposée au musée Studebaker.

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