Il reçoit cette Rolls-Royce à 26 ans, il la conduit encore à 102 ans
Rares sont ceux qui peuvent se targuer d'avoir gardé la même voiture durant près de huit décennies. C'est pourtant le parcours singulier d'Allen Swift, citoyen du Connecticut, qui a choisi de ne jamais se séparer de sa Rolls-Royce Phantom I, reçue à 26 ans et qui l'accompagna jusqu'à ses 102 ans révolus. Plus qu'une simple histoire d'automobile, son attachement hors du commun a franchi les générations, marquant durablement le monde de la collection et la mémoire de Rolls-Royce.
Une promesse familiale et une récompense inattendue
L'aventure débute à la fin des années 1920. Tout juste impliqué dans l'entreprise de son père, Allen Swift reçoit une offre alléchante : il accepte de rester dans la société familiale et, en retour, se voit promettre la voiture de ses rêves. Ce pacte se concrétise en 1928, avec une Rolls-Royce Phantom I produite à Springfield, alors que Rolls-Royce of America y fabrique ses modèles destinés au marché nord-américain. Avant ce cadeau singulier, le jeune homme avait déjà possédé une Franklin de 1917 et une Marmon, deux voitures appréciées pour leur époque. Mais la fascination qu'exerçait la marque britannique sur lui était telle qu'il poussa la porte de l'usine de Springfield pour observer, fasciné, chaque étape de fabrication et de test. Ce contact direct renforça sa confiance dans la qualité de la mécanique anglaise, comme il le racontait en 2003 aux Springfield Museums.
Une Phantom I pas comme les autres
Le choix de Swift se porte sur une Phantom I carrossée en roadster Piccadilly par Brewster & Co. Sa robe bicolore, dans différents tons de vert, se voit soulignée de filets et d'un monogramme réalisés en feuille d'or. Sous son imposant capot, la voiture abrite un six cylindres en ligne de 7,7 litres développant entre 95 et 108 chevaux, offrant une vitesse de pointe de 80 mph, soit environ 130 km/h. Une telle technologie relevait de la prouesse pour une luxueuse de 1928. Le prix du modèle débutait entre 10 000 et 12 000 dollars de l'époque (environ 9 000 à 11 000 euros actuels). Avec la carrosserie Piccadilly, la facture grimpait à 17 000 voire 18 000 dollars, soit aujourd'hui l'équivalent de 350 000 dollars ou presque 320 000 euros.
Un compagnon de route quotidien pendant des décennies
Dès 1928, la Rolls n'est pas reléguée au rang de trophée mais devient le véhicule de tous les jours d'Allen Swift. Pendant trente ans, elle assure son trajet domicile-travail. Même après 1958, il continue d'en faire régulièrement usage, et cela jusqu'au début des années 1990. En 2003, Swift déclare avoir parcouru avec elle environ 172 000 miles, soit près de 275 000 kilomètres. Refusant toute infidélité automobile, il garde sa Phantom I sans jamais la remplacer par un modèle plus récent, une persévérance unique qui s'étalera sur environ 77 ans.
Le secret d'une longévité exceptionnelle
Ce record de fidélité et de fiabilité s'explique par une attention de chaque instant. Allen Swift veille à maintenir sa Rolls en état proche du neuf : une réfection moteur intervient au fil du temps, puis une restauration complète en 1988. Malgré des dizaines d'années de service, la voiture continue de rouler sans jamais connaître de panne majeure selon les témoignages. Ce soin constant attire l'attention de la marque elle-même, qui voit en Swift l'incarnation de la fidélité à la fois envers Rolls-Royce et envers un modèle en particulier.
L'hommage de Rolls-Royce et la consécration muséale
Devant cette fidélité inédite, Rolls-Royce décide en 1994 de lui décerner non pas une simple pièce commémorative, mais une statuette en cristal du légendaire Spirit of Ecstasy. Habituellement fixée au bout du capot depuis 1911, cette figurine féminine prend ici une valeur de trophée, accordée à un particulier pour la durée de possession la plus longue jamais constatée sur un modèle Rolls. Dès lors, Allen Swift et sa Phantom I entrent dans la mémoire de la marque de manière indélébile.
Un legs à la ville et à l'histoire automobile
Allen Swift s'éteint en octobre 2005, ayant vécu toute sa vie avec la même Rolls. Avant de disparaître, il lègue un million de dollars (environ 900 000 euros) aux musées de Springfield pour financer une exposition dédiée à sa Phantom I et à l'histoire locale de Rolls-Royce. Désormais visible au Wood Museum of Springfield History, dans le Massachusetts, la grande Rolls verte trône fièrement devant les visiteurs. S'il existe sur Internet des versions exagérées de son histoire (parfois 82 ans de possession ou plus d'un million de miles annoncés), les chiffres fiables restent exceptionnels : environ 77 ans sans changer de voiture et près de 172 000 miles parcourus, à savoir un peu moins de 280 000 kilomètres. Pas étonnant qu'en sortant du musée, l'on s'interroge sur la capacité d'une voiture moderne à offrir une telle longévité et une telle fidélité à son propriétaire.
Il n'est pas courant, même parmi les passionnés, de voir une automobile marquer un destin et une marque sur presque un siècle d'aventure commune.


