
L'Europe renonce au tout-électrique en 2035, et ça pourrait pénaliser ceux qui ont le plus investi
L’Europe voulait envoyer un signal clair vers le tout électrique en 2035. Mais en assouplissant cette trajectoire, elle pourrait fragiliser ceux qui avaient justement pris de l’avance. Les constructeurs allemands les plus engagés dans l’électromobilité risquent-ils de payer leur anticipation ? Une étude menée auprès de 74 entreprises du secteur automobile allemand pose clairement la question.
Le recul européen sur la fin programmée des moteurs thermiques en 2035 ne fait pas que soulager les acteurs les moins préparés. Selon une étude publiée ce mardi, il pourrait aussi pénaliser les entreprises allemandes qui avaient déjà largement investi dans l’électromobilité. Un paradoxe assez cruel pour une industrie censée chercher un second souffle dans l’innovation, alors même que l’Allemagne a fortement poussé en faveur d’un assouplissement de la règle européenne.
Un virage européen moins net que prévu
L’Union européenne avait fixé un cap fort : à partir de 2035, les constructeurs ne devaient plus vendre que des véhicules électriques. Mais face aux difficultés de l’automobile européenne, cette ligne a été assouplie en décembre. L’Allemagne a joué un rôle important dans ce changement de trajectoire. Son industrie automobile traverse une période délicate, entre transition coûteuse, concurrence internationale féroce et demande électrique moins dynamique qu’espéré.
Ce recul peut sembler pragmatique à court terme. Il laisse davantage de marge aux constructeurs encore dépendants des moteurs thermiques ou des solutions hybrides. Mais il brouille aussi le message envoyé à ceux qui avaient organisé leurs investissements autour d’un basculement clair vers le tout électrique.
Une étude auprès de 74 entreprises allemandes
L’enquête a été menée fin 2025 par l’université du Sussex, en Angleterre, et par l’institut allemand Fraunhofer ISI, spécialisé dans la recherche sur les systèmes et l’innovation. Au total, 74 entreprises de l’industrie automobile allemande ont été interrogées. Leur réponse dessine un paysage moins uniforme qu’on pourrait le croire. L’automobile allemande n’a pas une seule position sur le renoncement au tout électrique en 2035. Elle est divisée.
Les auteurs de l’étude estiment que cette décision pourrait sanctionner les entreprises les mieux placées dans la course mondiale à l’innovation. Autrement dit, celles qui ont pris le plus de risques pour préparer l’après thermique pourraient se retrouver désavantagées par un changement des règles du jeu.
Les pionniers veulent garder le cap
D’après l’étude, plus de 60 % des entreprises interrogées appartiennent au groupe des pionniers. Ces acteurs ont déjà déplacé une part importante de leurs ressources vers l’électromobilité. Pour eux, maintenir l’interdiction prévue en 2035 reste essentiel. Ce calendrier leur offrait une visibilité stratégique. Il justifiait les investissements déjà engagés, qu’il s’agisse de recherche, d’outils industriels, de batteries, de logiciels ou de nouvelles chaînes de valeur.
En assouplissant cette échéance, l’Europe réduit la pression sur les concurrents moins avancés. Les pionniers peuvent alors avoir le sentiment d’avoir investi tôt, fortement, et finalement sans bénéficier de l’avantage réglementaire attendu.
Les retardataires demandent encore plus de souplesse
Face à eux, près de 40 % des entreprises interrogées sont décrites comme des retardataires. Elles n’en sont qu’au début de leur transition vers l’électromobilité. Pour ces acteurs, le recul européen ne va pas assez loin. Ils souhaitent davantage de flexibilité, voire la suppression complète de l’objectif du 100 % électrique. Leur priorité est de conserver plus longtemps des solutions thermiques ou hybrides, afin de limiter les ruptures industrielles et financières.
Cette opposition interne explique la difficulté politique du dossier. Soutenir les retardataires peut préserver des emplois et des équilibres à court terme. Mais cela peut aussi ralentir les entreprises qui avaient déjà construit leur avenir autour de l’électrique.
Berlin accusé de favoriser les moins avancés
Selon les auteurs de l’étude, le gouvernement allemand a trop écouté les entreprises en retard dans leur mutation. En défendant l’assouplissement européen, Berlin aurait privilégié leurs intérêts au détriment des pionniers innovants.
La conséquence serait lourde : l’Allemagne risquerait de gâcher une occasion de prendre une position de leader mondial dans l’électromobilité. Au lieu de pousser ses acteurs les plus avancés, elle chercherait à protéger ceux qui ont moins anticipé. Ce débat est central pour une industrie qui a longtemps bâti sa réputation sur l’excellence mécanique. Dans le monde électrique, la hiérarchie se reconstruit autour des batteries, des logiciels, de l’efficience énergétique et de la vitesse d’innovation.
La crédibilité politique en question
Karoline Rogge, professeure à l’université du Sussex, estime qu’au moment où l’Allemagne et l’Union européenne discutent des normes d’émissions et de la sortie du thermique, il faut écouter sérieusement les entreprises qui ont déjà investi dans l’électromobilité. L’étude insiste sur un point clé : les entreprises investissent dans la transition électrique lorsqu’elles jugent les politiques publiques suffisamment crédibles. Une règle claire, stable et durable permet de planifier des milliards d’euros d’investissements.
A l’inverse, si les objectifs changent en cours de route, la confiance se dégrade. Les entreprises peuvent hésiter à accélérer, par peur que le cadre réglementaire soit encore modifié quelques années plus tard.
Friedrich Merz sous pression
Cette crédibilité manque encore au gouvernement conservateur de Friedrich Merz, au pouvoir depuis un an. Son exécutif a largement contribué à l’abandon européen de l’interdiction stricte des moteurs thermiques.
Au niveau national, Berlin tente pourtant de relancer les ventes de véhicules électriques. Depuis janvier, une prime à l’achat a été réintroduite pour les ménages les plus modestes. Elle peut atteindre 6 000 euros. Mais ce soutien n’est pas exclusivement réservé au tout électrique. Il peut aussi être utilisé pour acheter des modèles hybrides. Là encore, le signal reste ambigu : encourager l’électrification, sans trancher complètement en faveur du zéro émission à l’usage.
Une transition qui cherche encore sa ligne
La situation allemande résume bien le dilemme européen. Aller trop vite peut mettre sous tension les industriels les moins préparés. Aller trop lentement peut décourager ceux qui ont déjà investi massivement dans la nouvelle donne électrique.
Ce débat dépasse la seule question des moteurs. Il touche à la place de l’Europe dans la compétition mondiale, face aux constructeurs chinois, américains et aux nouveaux acteurs de la mobilité. En assouplissant l’objectif de 2035, l’Union européenne voulait sans doute offrir de l’air à son industrie, mais elle prend aussi le risque de brouiller le cap de ceux qui avaient déjà choisi d’accélérer.