
Herbert von Karajan est-il le plus grand chef d’orchestre du XXe siècle ? Entre mélomanes et musicologues, le débat reste ouvert ; mais une chose est sûre : l’illustre musicien était aussi un amateur éclairé en matière d’automobile. Et les constructeurs les plus prestigieux n’ont jamais dédaigné l’excellente publicité que la réputation du Maître pouvait leur prodiguer… En témoigne, entre autres, une exceptionnelle – et unique – Porsche 911 Turbo, développée en 1975 selon les spécifications formulées par Karajan lui-même, en étroite symbiose avec les ingénieurs et stylistes de Zuffenhausen et Weissach. Cette auto qui, fort heureusement, existe toujours, mérite amplement un coup de projecteur…


Un musicien
Né à Salzbourg en 1908, Herbert von Karajan, à l’instar de Wilhelm Furtwängler, d’Arturo Toscanini ou de Claudio Abbado, aura profondément marqué l’histoire de la musique classique. Aujourd’hui encore, l’écouter et – surtout – le regarder diriger par exemple la symphonie n°5 de Beethoven, à la tête du Berliner Philharmoniker, laisse une impression saisissante de maîtrise absolue et d’un niveau de communion rarement atteint entre l’œuvre et le musicien. D’un perfectionnisme ultime, Karajan est une authentique star, l’un des musiciens classiques les plus connus du grand public, auprès duquel il contribue à populariser certaines œuvres, qu’il aura parfois enregistrées à quatre ou cinq reprises. On estime qu’à ce jour, le chef d’orchestre autrichien a vendu plus de 200 millions de disques – ce qui est considérable dans le répertoire classique, ordinairement considéré comme trop élitaire pour pouvoir prétendre à une réelle popularité.
Des voitures
Mais Karajan n’est pas seulement un chef d’orchestre de légende ; ses centres d’intérêt le portent aussi vers l’ingénierie musicale – il contribuera ainsi très largement à l’avènement du disque compact, en 1982, en étroite collaboration avec Sony et Philips –, la voile – il fut un skipper accompli – et, bien entendu, les automobiles d’exception. Des modèles aussi fascinants que les Mercedes-Benz 300 SL « Gullwing », Ferrari 275 GTB, Facel II, Ford GT40 Mk3 (il fut le premier des sept acquéreurs de l’engin dans sa version routière) ou encore Rolls-Royce Silver Cloud III auront peuplé les garages de ses résidences, en Autriche, en Allemagne ou à Saint-Tropez. Ses choix témoignent donc d’une certaine appétence pour la performance et la noblesse mécanique – et, en toute logique, c’est auprès de la maison Porsche que le chef d’orchestre le plus célèbre du monde aura été le plus assidu.

Une rencontre
En commençant, dans les premières années de la jeune marque, par un speedster 356, suivi par une exceptionnelle 550 Spyder, Karajan s’inscrivit dès l’abord parmi les clients les plus sélectifs de la firme stuttgartoise – peut-être parce qu’elle a été créée par un Autrichien… Plus tard, le musicien aura également possédé plusieurs 911 de série, dont la plus singulière est celle qui nous occupe aujourd’hui, dérivant directement de la toute première Turbo – mieux connue des amateurs sous le matricule 930. Dévoilée, sous sa forme définitive, lors du Salon de Paris 1974, la 911 Turbo s’inscrivit immédiatement au sommet de sa catégorie, rivalisant sans vergogne avec les sportives italiennes les plus réputées. Présentée par Porsche comme une automobile de grand tourisme, rapide et luxueuse, la 930 acquit pourtant rapidement une réputation sulfureuse, la brutalité du turbo conjuguée aux spécificités de la 911 exigeant beaucoup de métier pour maîtriser l’engin. Séduit, comme tant d’autres connaisseurs, par la nouvelle 911 sommitale, Karajan demande alors à Porsche de lui en concevoir une variante exclusive, développée selon ses spécifications. Manifestement, le musicien ne se soucie guère de confort ou de luxe ; seule la performance pure l’intéresse puisqu’il exige que le poids de sa future auto n’atteigne pas la tonne.
Un héritage
L’unique Turbo RS de l’histoire est donc une sorte de patchwork technique ; elle combine en effet le moteur de la 930 – doté d’un turbocompresseur de plus grande capacité et d’un nouvel arbre à cames, et développant de la sorte environ 100 chevaux supplémentaires – à la carrosserie de la Carrera RS, peinte aux couleurs de l’écurie de course Martini, tandis que le châssis dérive directement de celui de la Carrera RSR. À l’intérieur, la plupart des équipements de confort ont disparu, de même que les sièges arrière, et le système d’ouverture des portières a été remplacé par d’élégantes mais rustiques lanières de cuir. Sur le capot, l’on peut lire l’inscription « von Karajan » dans le lettrage classique de Porsche… Le chef d’orchestre rendra hommage à l’auto en posant à son volant pour la couverture de l’album « Berühmte Ouvertüren », paru chez Deutsche Grammophon en 1977. Il conserva sa Turbo RS jusqu’en 1980 ; elle changea ensuite plusieurs fois de mains avant d’intégrer une collection privée, son propriétaire actuel acceptant de la prêter de temps à autre au musée Porsche. Si vous vous rendez à Zuffenhausen, peut-être aurez-vous l’occasion de l’admirer !


